Un non pour bien grandir

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Éducation. Être parent et permettre à son enfant de devenir une personne capable de construire sa propre vie est un grand défi. Pour cela, l’enfant a besoin d’autorité, de repères clairs et de limites.

Propos recueillis par Émilie Pourbaix.

Il est important que l’enfant se sente aimé par ses parents et les adultes qui s’occupent de lui. Mais en même temps il conviendra de tout faire pour qu’il s’aperçoive qu’il n’est pas le seul objet d’amour de l’adulte ni son unique source d’épanouissement. D’ailleurs, s’il est mis à cette place de centre principal d’attention et d’amour, il deviendra vite un enfant excédé, excessif, exclusif. L’enfant n’a pas besoin d’exclusivité en matière d’amour, mais au contraire, il se sentira rassuré d’être aimé par plusieurs personnes, de façons différentes, et sera libéré de comprendre que tous ceux qui l’aiment, en aiment d’autres aussi. C’est précisément ce que l’enfant devenu grand devra apprendre à son tour : aimer au pluriel !

Aimer son enfant n’est pas l’assujettir, vouloir le posséder ou l’anéantir ; aimer son enfant, c’est se sentir capable de s’en priver, de le perdre un jour, justement quand il sera beau, grand autonome, responsable… Il ne suffit pas d’aimer son enfant pour en faire un sujet indépendant et responsable : il faut l’aimer de façon à ce qu’il puisse partir. C’est d’un amour altruiste et désintéressé, d’une certaine façon, dont l’enfant a besoin pour se construire. L’amour parental, contrairement à l’amour conjugal, ne repose guère sur la réciprocité. L’amour que l’on porte à son enfant est fondé sur le désintéressement : on est censé lui donner sans rien demander en retour, tout du moins pas de façon symétrique. Ce n’est pas à l’enfant d’aimer ses parents pour les rassurer, mais bien l’inverse. Quand le parent parvient à aimer son enfant comme un individu à part entière et non comme un être lui appartenant ou devant lui ressembler en tous points, l’amour parental est alors à son apogée.

L’autorité

L’autorité n’est naturelle pour personne : si on veut en avoir, il faut se la construire. Bien sûr, certaines personnes vont se montrer plus à l’aise avec l’autorité, probablement parce qu’elles l’ont côtoyée pendant leur enfance. Pour avoir de l’autorité, il faut être convaincu que ce qui est énoncé permettra de faire « grandir » celui à qui le message s’adresse. En cela, tout parent peut avoir de l’autorité à partir du moment où il renonce au mythe selon lequel l’amour suffit à faire grandir des enfants. Éduquer ses enfants, c’est donc être convaincu de l’importance de l’éducation et réfléchir aux valeurs que l’ont veut transmettre, toujours à partir de l’idée fondamentale qu’elle va faire croître l’enfant.

Il faut renoncer au mythe selon lequel l’amour suffit pour grandir

Un ingrédient important de l’autorité est l’explication, car une interdiction pure et simple, sans justification, ne fera pas sens auprès de l’enfant et pourra même lui être nuisible. Toutes les décisions cohérentes et saines peuvent être verbalisées puisqu’il n’y a que l’aléatoire – l’accidentel ou l’imprévu – qui ne s’explique pas. L’autorité ne s’improvise pas, elle se pose jour après jour, à la fois au travers d’explications claires, simples, exposant – dans la mesure où l’enfant est capable de le comprendre – pourquoi telle ou telle chose est interdite, mais aussi au travers de l’exemple, car il importe de rester un modèle pour ses enfants, en étant les premiers à expliquer les règles émises. Il est également important que les parents soient d’accord entre eux : si l’enfant entend un « oui » d’un coté et un « non » de l’autre, il n’obéira jamais et saura vite jouer de ce désaccord.

Les limites

En se confrontant aux limites, tant corporelles, temporelles que spatiales, l’enfant va connaître la frustration et donc renoncer progressivement à son illusion de toute-puissance. Les limites le ramènent à la réalité, à l’environnement existant, avec lequel chacun doit savoir composer. Contrairement à ce que l’on croit habituellement, autorité devrait rimer avec aimer. L’un découle de l’autre. C’est parce que le parent aime son enfant et souhaite pour lui le meilleur qu’il va lui fixer des règles et des limites qui lui garantiront sécurité et bien-être. Mettre des barrières sur le chemin de son enfant, c’est prendre des mesures de sécurité qui sont des signes d’amour. L’autorité est ainsi l’outil par lequel un sujet structure et contient ses règles de conduite et ses lois intérieures, afin de pouvoir s’ouvrir aux autres.

Corinne Droehnlé-Breit et Catherine Allievi
Catherine Allievi est psychothérapeute, certifiée de l’Ecole de psychologie clinique et appliquée d’Aix-en-Provence.

Corinne Droehnlé-Breit est docteur en psychologie clinique, psychologue spécialisée en enfance et adolescence.

2 Clés pour une bonne autorité

1. Poser des limites. Savoir poser des limites est un précepte d’éducation. Chacun y est confronté en permanence et la limite sert avant tout à se situer par rapport au monde environnant ; sans limites et avec trop de permissivité, l’enfant ne pourrait se construire sereinement et n’accèderait pas aux notions de bien et de mal, de ce qu’il peut faire ou non. Lui poser des limites, c’est baliser son chemin pour qu’il puisse avancer dans la vie en toute sécurité.

2. Faire attention au langage. Pour bien se faire entendre, il est recommandé, lorsque l’on énonce des consignes destinées à être exécutées dans l’instant, de s’approcher le plus possible de l’enfant, de se mettre à son niveau visuel pour capter son attention, et de lui dire fermement, mais brièvement ce qu’il a à faire : « Mets tes chaussons. » C’est ce que nous appelons le langage « minimaliste », c’est à dire parler peu, mais parler efficacement, afin que la demande soit d’emblée assimilée. Il est important d’être précis, concis, et, quand l’enfant est jeune, il convient d’éviter de multiplier les consignes. Un seul message à la fois : « Arrête de déchirer le livre », est plus efficace que de dire : « Arrête de déchirer le livre, sinon tu vas l’abimer, et va prendre ta douche. » Le ton employé est fondamental, et souvent, d’ailleurs, c’est en parlant sans hausser la voix que l’enfant sera le plus réceptif.

TÉMOIGNAGE : «Les règles, c’est pour plus tard»

Fabio et Sophie sont les parents de Mina, âgée de 4 ans au moment de notre première rencontre.

Quand Mina naît, d’emblée toute la famille se mobilise autour d’elle. Dès sa première année, elle prend beaucoup de place et monopolise sans cesse les discussions familiales. Ses parents consulteront huit professionnels différents avant son premier anniversaire, s’usant à trouver comment la calmer et l’apaiser. La vie continue, Mina fait ses premiers pas à l’école maternelle. Très vite, les enseignantes convoquent les parents et font part de leurs inquiétudes : Mina est toujours décalée, refuse de s’inscrire dans une activité de groupe et cherche en permanence à imposer ses désirs. Quand elle rencontre le « non », la frustration est telle qu’elle crie, tape et se frappe elle-même, se montrant alors inconsolable. À 4 ans, Mina n’a pas encore été encadrée par des « règles parentales », terme qui sonne comme une aberration dans le cœur de ses parents. Les règles, c’était pour plus tard, quand « elle serait grande », ne cessent-ils de dire. Pour l’heure, ces jeunes parents n’ont fonctionné qu’à l’affectif. C’est de ce flou qu’il a fallu qu’ils sortent, en s’autorisant à avoir un projet pour leur enfant. Une règle, c’est une ligne de conduite qui va se répéter jour après jour, pour donner un rythme et une structure à un enfant. Les parents de Mina se sont donc attelés à cette tâche pendant quelques séances. Quelques mois plus tard, Mina s’était largement assagie en classe, mais elle pleurait encore quand elle n’obtenait pas ce qu’elle voulait. Par contre elle ne manifestait plus d’agressivité et pouvait trouver du plaisir à jouer en groupe.

Pour aller plus loin : 

Un non d’amour pour bien grandir, Corinne Droehnlé-Breit et Catherine Allievi, Editions de Boeck, 2014

Au secours, je manque de manque, Diane Drory, Editions de Boeck, 2011

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