Odile Chabrillac : L’ennui porte conseil

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Bien-être. L’ennui est-il le tabou d’une société surmenée ? À force de chercher à l’éviter et de se programmer des occupations à chaque instant, ne risque-t-on pas de basculer de l’exaltation à la dépression ? Et si s’ennuyer, c’était se donner le temps du sens ?

Propos recueillis par Émilie Pourbaix

L’ennui fait partie intégrante de la vie et semble même constitutif de la condition humaine. Pourtant, on entretient aujourd’hui l’idée que la distraction, le plaisir, le bonheur continuels nous sont dus et on finit par se révolter contre l’ennui comme on se révolte contre toutes les formes de douleur. Et s’il était temps de découvrir, puis d’apprivoiser ce temps de vacuité où notre esprit peut enfin vagabonder ? Sous son apparente âpreté, s’il était plus riche qu’il n’y paraît ? L’ennui constitue une occasion d’aller véritablement à la rencontre de soi-même. En effet, ne pourrait-on concevoir l’ennui comme un miroir de l’âme, constituant une parenthèse indispensable au cours de laquelle on peut rêvasser, se projeter et, finalement, inventer sa vie ? Au-delà de nous, de notre volonté, de nos plans et de nos projets. L’ennui nous invite à ne pas nous contenter des petites choses de notre vie pour accéder à la grandeur de qui l’on est, à ne pas être dupe de tous les objets que l’on a disposés autour de soi pour regarder au fond de nous la richesse de notre être véritable.

La grande affaire des hommes

Face à l’ennui, ce que l’on fait le plus souvent, c’est de chercher à se distraire de toutes les manières. La lutte contre l’ennui reste encore aujourd’hui la grande affaire des hommes. Que penser de ce monde où l’on croit mesurer notre satisfaction à l’aune de nos occupations, naviguant entre illusions et dépressions, passions et addictions. Vaines tentatives, d’ailleurs : le mal est là et nous suit. La tentation est grande alors d’augmenter les curseurs, de pousser les moteurs… Toujours plus, toujours plus, encourage le monde autour de nous ! Surtout ne jamais se retrouver seul(e) un moment chez soi, un moment que l’on n’aura pas choisi, décidé, au risque de voir fondre sur nous ce fantôme devant lequel on fuyait, ce pénible, insupportable ennui. D’autant plus que ce monde semble avoir haussé au rang de vertu cette frénésie. Remplir son agenda sans se ménager de pause, passer d’une activité à l’autre, d’une conversation à l’autre, d’un pays à l’autre, faire plein de choses, être sûr et certain que l’on est très occupé, donc très important et que l’on n’a pas de temps à perdre, ne pas savoir s’arrêter, ne pas vouloir s’arrêter, avoir peur de s’arrêter, jusqu’au jour où l’on n’a pas le choix… parfois. Tout cela donne le tournis (c’est peut-être ce que l’on cherche, d’ailleurs) et semble aller de plus en plus vite. Répondre aux messages, aux mails, en temps réel. Aller de l’avant, avoir des projets, les mettre en route, plus rarement les terminer. Rencontrer de nouvelles personnes, aligner les amis sur les réseaux sociaux, sortir, rentrer, s’amuser, fêter, partir, aimer, perdre de vue, retrouver. Se plaindre aussi parfois : « Je n’ai pas le temps, je ne vois pas le temps passer, les enfants sont déjà si grands, et si on faisait un petit dernier ? » Faire, encore et toujours faire. Faire surtout « beaucoup de bruit pour rien », comme le disait Shakespeare. Comme si l’on avait une peur bleue de vivre, de voir la vie passer, simplement. Où est la pédale de frein ? Comment sortir de cet engrenage, de ce cercle vicieux, de ce qui est aujourd’hui considéré comme normal et qui ne l’est peut-être pas tant que ça ? Comment sortir du royaume du divertissement pour tenter d’accéder au cœur de l’être et peut-être, avant tout, au plus profond de soi ? Telle est la question.

Ne pas remplir le vide

À la différence d’une vie qui se vit métronome à la main, l’ennui est comme une plage… inoccupée certes, mais potentiellement en devenir. Or, sachant que la nature a horreur du vide, nous pouvons alors prendre la responsabilité de ne pas la remplir par des choses, mais, bien au contraire, de laisser venir, du fond de notre esprit, ce qui a envie d’émerger.

L’ennui peut nous entraîner jusqu’aux interrogations existentielles… Il est vrai que dans la béance de l’ennui, au cœur de cette menace qui nous pèse et nous inquiète, semble s’inscrire une expérience qui interroge notre existence, un questionnement métaphysique, une certaine forme d’angoisse religieuse. Il est donc l’occasion, pour l’homme, de prendre la mesure de sa condition, voire une invitation à la recherche spirituelle. Comme si c’était par l’expérience traumatisante de l’ennui – confrontation de soi-même avec sa propre inconsistance, dépouillement de nos illusions, dénuement – que l’on accède au besoin de Dieu ou à l’ouverture à la spiritualité. Une marque de la transcendance, une voie au-delà de nous… Il est possible de tenter d’échapper à l’ennui par le bas avec le divertissement, ou par le haut en s’inscrivant dans la spirale de la foi. L’ennui nous impose de renoncer au contrôle et nous invite dans un espace fait de confiance, voire, pour certains, de croyances. Il semble qu’il y ait quelque chose de plus grand que nous dans l’ennui. Non pas Dieu en personne, ce serait trop facile. Mais l’hypothèse d’autre chose qui nous dépasse et nous transcende. L’ennui crée une opportunité spirituelle pour qui le souhaite. Le vide nous parle de notre foi… Pascal pense que l’ennui procède de la nostalgie d’un bonheur perdu que seul Dieu pourrait à nouveau nous apporter.

Le meilleur de nous

Malgré tous les bienfaits que peut nous apporter l’ennui, il n’est pas facile de rester inoccupé dans un monde qui nous incite à en faire toujours davantage.

Temps de confrontation, temps de connaissance de soi, temps de transformation… et si l’ennui avait tout bon ? Pour nous permettre d’accéder au meilleur de nous : la sérénité, voire parfois la joie… Alors, enfin apaisés, sans plus nous interroger sur notre réussite ou notre productivité, il ne reste plus qu’à être et agir et à contempler notre réalité telle qu’elle est. Finalement, l’ennui nous enseigne qu’il existe un vide qui n’est pas vide. Un vide qui favorise l’émergence du sens. À condition de savoir se taire, prêter l’oreille, faire preuve de discernement et d’écouter les messages que la vie nous propose subrepticement.

Naturopathe, psychanalyste et journaliste spécialisée dans le bien-être, Odile Chabrillac est l’auteur de C’est décidé, je pense à moi, Les aliments qui rendent intelligents (Plon), Petit éloge de l’ennui,  et Arrêter de tout contrôler  (Éd. Jouvence). Elle co-dirige également thedifferentmagazine.com, le webzine du bien-être alternatif.

 

TÉMOIGNAGE : « Je m’amuse avec l’ennui »

L’ennui, Odile Chabrillac l’a rencontré dans sa vie avant de pouvoir en parler. D’ennemi, elle s’en est fait un allié indispensable.

Pendant longtemps, j’ai fait beaucoup de choses. Hyperactive. Ou boulimique. Et pourtant, j’ai pris conscience, au fil du temps, que l’ennui, cet étrange état d’être (et surtout de non-faire) est mon allié. Parce que j’ai appris à m’arrêter. Difficile de parler de ce que l’on n’a pas expérimenté, mais l’ennui, je sais ce que c’est. La vie qui se bloque jusqu’à parfois caler, qui a du mal à redémarrer, la vie qui n’a plus envie parfois aussi, oui, je la connais. Si j’avais mis en place tant de choses à faire dans une vie minutée, voire chronométrée, c’était aussi pour l’éviter, ne surtout pas avoir à le regarder en face, ce tragique ennui. In fine, comme pour tout dans la vie, à force de chercher à fuir une difficulté, on se retrouve face à elle. L’ennui m’est arrivé sans prévenir. Pas de dépression ni même une déprime. Non, mais le sentiment d’avoir atteint mes objectifs, d’avoir fait le tour des choses et de ne plus rien avoir à découvrir. Je m’ennuyais. Récemment, j’ai pris conscience à quel point ces années avaient été déterminantes pour m’aider à devenir qui je suis aujourd’hui. Maintenant, je m’amuse avec l’ennui. Lorsque je le rencontre par hasard, je ne cherche pas à tricher. Je laisse remonter ce qui doit remonter. Il vaque et vogue sans attente. Je suis curieuse de savoir ce qui se tramera dans l’arrière-cour de mon esprit. Quelle surprise suis-je encore en train de me préparer ?

Aller plus loin :

Petit éloge de l’ennui, Éditions Jouvence, 2011

Papa, maman, laissez-moi le temps de rêver , Etty Buzyn, Albin Michel, 1995

S’ennuyer, quel bonheur ! , Patrick Lemoine, Armand Colin, 2007

Cinq clés pour : Faire de l’ennui un allié

Cet état pourrait-il nous apprendre à vivre plus sereinement et en profondeur?

1. Laisser un espace en nous. Avec l’ennui, notre esprit se met en jachère. C’est lorsque le monde extérieur cesse de nous stimuler, de nous agiter, qu’un espace pour notre vie intérieure peut se créer. Espace indispensable à notre identité, à notre imagination et à notre créativité. L’espace disponible de notre esprit (à un temps t) est limité. Si le monde extérieur prend trop de place, notre monde intérieur est débordé et finit par se recroqueviller, voire même, pendant un temps, tenter de se faire oublier. Loin de tout divertissement et de toutes activités imposées par notre volonté, l’ennui crée un espace salutaire au cœur de nos vies. Espace en devenir, révélateur de nos vrais et faux désirs, mais aussi créateur d’une existence autre, plus cohérente avec la personne que nous sommes profondément.

2.Renoncer. Accueillir le désœuvrement au cœur de son quotidien implique d’accepter un certain nombre de renoncements : renoncer à l’agitation inutile destinée à masquer la fuite du temps, renoncer à la dramatisation de nos émotions, renoncer à vivre collé à la lucarne de la télé.

3. Ne pas remplir les moments vides. Se laisser porter par le temps toujours fuyant, dans une voiture, dans un train, dans une salle d’attente, sans écouter ni radio, ni musique, sans la tentation permanente de s’occuper les mains ou la tête ; passer des moments de vacances dans sa chaise longue à regarder les nuages passer ou le vent souffler dans les branches ; résister aux loisirs obligatoires et, parfois, accepter de n’avoir rien de prévu pour l’heure suivante ou la journée qui vient. Les congés semblent une période privilégiée pour cultiver ce temps hors du temps. Il est bien plus aisé de s’ennuyer loin de chez soi qu’à son domicile.

4. Regarder le temps passer. Essayez de regarder votre montre tourner pendant 5 minutes, histoire de voir et de sentir passer le temps. Percevoir ce que cela signifie à la fois physiquement et psychiquement. L’expérience n’est pas si facile à traverser et pourtant, 5 minutes, ce n’est pas grand-chose à l’échelle d’une vie ! Juste le temps de ressentir une légère forme de contrainte qui nous dérange et, fort probablement, de se mettre à bâiller…

5. Laisser les enfants s’ennuyer. Éviter l’ennui chez l’enfant, c’est finir par le couper de son imaginaire. Or, être imaginatif est une force dans la vie. L’ennui, dans sa dualité à la fois angoissante et stimulante, oblige l’enfant de faire preuve de créativité pour l’apprivoiser. Il stimule son plaisir du jeu et sa capacité de fantasmer, autant de ressources lui permettant de se défendre face aux incertitudes, à l’angoisse, aux changements inhérents à l’existence. Pour se sentir exister, il est nécessaire de se sentir exister à l’intérieur de soi, c’est-à-dire d’être capable de penser, imaginer, rêver, se raconter des histoires. Pour soi.

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