Le burn out

by Hélène Bordes

Comprendre. Le burn out est une maladie moderne qui touche de plus en plus de monde. Comment ne pas tomber dans ce piège du don de soi jusqu’à l’épuisement ?

Propos recueillis par Pascal Ide.

Un agriculteur m’expliquait : « Une terre, si on multiplie les cultures, sans y mettre de l’engrais, sans la faire reposer, peut s’épuiser et elle deviendra stérile. Alors, il faudra huit à dix ans pour qu’elle soit à nouveau cultivable ». L’homme, c’est la même chose : s’il s’épuise sans se ressourcer, il arrive un moment où le corps ne demande même plus notre avis. Il se débranche de lui-même. Et il lui faudra aussi un long temps (qui se chiffre en années) pour retrouver ses forces. C’est ce qui est arrivé à l’inventeur du concept aujourd’hui à la mode de burn out : le psychiatre américain Herbert Freudenberger travaillait 18 heures par jour. Il l’a fait pendant des mois. Jusqu’au jour où il promet à sa famille de partir en vacances. Le matin du départ, il est incapable de se lever. Il dort trois jours d’affilée. Quand il se réveille, il prend son magnétophone et parle. Et décrit ce qu’il appellera lui-même le burn out (abrégé maintenant BO). Ce verbe anglais signifie, au sens propre, « griller » (par exemple, une prise électrique) et, au sens figuré, « brûler », « s’user », bref, « s’épuiser ». Nous sommes en 1974. Depuis, le terme s’est popularisé. Au point qu’il est employé à tort et à travers : certains parlent de 3 millions de personnes en BO, alors que celui-ci ne touche, heureusement, qu’1 % de la population française. En revanche, beaucoup sont en pré-BO.

Critiques et amertume

Comment le reconnaître ? Tout le monde en connaît le premier signe : l’épuisement physique, mais surtout psychique. Mais ce symptôme décrit seulement ce que l’on appelle la grande fatigue, qui requiert quelques jours de repos ou de bonnes vacances. Le deuxième est une mise à distance à l’égard de son travail, de l’institution qui n’accorde « jamais » de signes de reconnaissance. Il s’accompagne de critiques systématiques et d’amertume. Freudenberger avait noté qu’il n’était pas seulement angoissé, mais aussi arrogant et cynique. Le troisième signe est la diminution de l’accomplissement personnel. Le sujet touché est souvent une personne généreuse, à haut idéal et forte exigence. Au début, il éprouve un fort sentiment de réalisation professionnelle, puis il croit être en deçà de l’objectif qu’il s’est fixé et bientôt fait refluer cette croyance vers ses capacités. L’échec affecte l’estime de soi et la confiance en soi. Culpabilisé, il se dit qu’il n’en fait pas assez et que, s’il cesse de se regarder, tout ira mieux. Alors, commence la spirale négative auto-entretenue qui conduira au BO.

Si l’on ajoute que le BO touche particulièrement les professions d’aide (soignants, enseignants, éducateurs, agents pastoraux, etc.), on comprend alors que l’on puisse parler d’une maladie du don. Est-ce à dire que le don de soi rend malade ? Souvent, aujourd’hui, on conseille à la personne qui a connu un tel épisode de davantage penser à elle. Prendre soin de soi est un bon conseil. Mais qu’une vie serait triste, si elle n’avait pas d’autre but que de s’aimer soi-même ! Le bonheur, c’est d’aimer, donc de se donner. En conséquence, il ne s’agit pas de cesser de se donner, mais de donner sans se blesser. Comment ? Observons une plante. D’abord, la graine est reçue dans la terre. Puis, la graine germe, construit un tronc de plus en plus solide, qui lui-même pousse des branches, des fleurs. Et, un jour, la plante porte des fleurs et des fruits. De même le don procède en trois temps : recevoir, s’approprier et se donner.

Ces trois moments dysfonctionnent chez la personne en BO.

Se recharger

D’abord, elle ne fait que donner, sans prendre le temps de recevoir, de recharger ses batteries. « J’étais très fier de dire que je n’avais pris que quatre jours de vacances cet été », déclare un jeune prêtre qui vient de s’arrêter pour BO. Ensuite, recevoir ne suffit pas. Encore faut-il garder, s’approprier. Les personnes en BO souffrent presque constamment d’un déficit de reconnaissance. Mais savent-elles garder les signes de gratitude qu’on leur donne et s’en nourrir ? Enfin, il faut que le don soit un véritable don, c’est-à-dire sans secrète attente de retour. Les calculs d’apothicaire, les donnant-donnant, le souci démesuré de son image, etc., font le lit de la rancœur, donc du BO. Si nous nous formons pour tout, pourquoi le don, qui est la grande affaire de notre vie, ferait-il exception ? Le meilleur remède au BO, c’est l’apprentissage du don authentique. Celui qui donne ainsi ne fatigue ni ne se fatigue.

4 clés pour sortir (ou éviter) le BO

1. Apprendre à se détendre. Thomas d’Aquin raconte : « Comme certains s’étaient scandalisés de l’avoir trouvé en train de jouer avec ses disciples, S. Jean l’Évangéliste demanda à l’un d’eux qui portait un arc de tirer une flèche. Lorsque celui-ci l’eut fait plusieurs fois, il lui demanda s’il pourrait continuer toujours. Le tireur répondit que, s’il continuait toujours, l’arc se briserait. S. Jean fit alors remarquer que, de même, l’esprit de l’homme se briserait s’il ne se relâchait jamais de son application ».

2. Pratiquer au moins l’équivalent de 30 minutes de marche active par jour. La marche est qualifiée d’active (et non pas de rapide) lorsque le sujet va aussi vite qu’il peut sans être essoufflé ni transpirer. Elle présente des effets bénéfiques lorsqu’elle est pratiquée au moins par tranche de dix minutes.

3. Pratiquer la reconnaissance. Repérez dans votre journée trois moments, interactions, sensations qui vous ont fait du bien. Constatez que ces moments heureux font monter en vous le désir de dire « merci », de les partager à quelqu’un. Notez l’événement et accompagnez-le d’un acte de gratitude : si vous êtes croyant, à Dieu ; sinon, à la Vie, etc. Faites-le en fin de journée. Une personne qui s’endort ainsi présente un sommeil plus profond et plus réparateur, a montré le docteur Emons, grand spécialiste de la gratitude.

4. Consentir à ses limites. Recevoir avant de donner, c’est accepter d’être une créature, donc consentir à ses limites. Cette acceptation de nos limites peut s’exprimer dans le refus mûri (et non pas réactif) d’une nouvelle charge. A

Témoignage : « Mieux me donner »

Gérard, éducateur spécialisé, 43 ans, raconte comment il a pris conscience qu’il entrait en burn out, et de quelle manière il a pu s’arrêter à temps.

J’ai fait un burn out voici quelques années. J’en ai enfin pris conscience, lorsque j’ai vu que même faire une photocopie me coûtait une énergie folle. Ce travail que j’avais choisi par passion, je l’aimais toujours. Mais cela faisait longtemps que j’avais de moins en moins d’enthousiasme. Surtout, je devenais cynique contre le système, et même contre les jeunes de la rue, alors que les aider était ma motivation première. Sans parler des problèmes de sommeil, des otites à répétition. Ce qui m’a vraiment aidé, c’est lorsque mon boss, à qui j’ai confié mes soucis de santé et demandé de prendre un mois de congé, m’a répondu : « Non ! Pas un mois, un an ! J’ai fait moi aussi un burn out il y a une dizaine d’années ». De fait, j’ai mis deux ans pour m’en remettre et je me sens encore fragile. Pendant la thérapie que j’ai alors entreprise, j’ai pris conscience d’une parole intérieure qui tournait en moi comme une ritournelle : « Cela fait des années que tu dois te reposer. Tu le sais. Mais tu ne peux pas ». S’ajoutait un autre refrain : « Arrête de t’écouter et de te regarder. Donne-toi plus, et tout ira comme avant ». Maintenant, je sais qu’il ne s’agit pas de moins me donner, mais de mieux me donner.

Pascal Ide est prêtre de la communauté de l’Emmanuel, docteur en médecine, en philosophie et en théologie. Il bénéficie d’une longue expérience dans l’accompagnement des personnes.

Le burn out, une maladie du don, Pour retrouver la joie du don. Pascal Ide, Éditions de l’Emmanuel, 2015.

Se reconstruire après un burn-out. Les chemins de la résilience. Sabine Bataille, Paris, Dunod, InterÉditions, 2013.

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