La femme aux 20.000 enfants

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Maggy Barankitse a vécu sous ses yeux, au Burundi, l’horreur des massacres entre Tutsis et Hutus. Elle n’a pas cédé  à la haine. En 2011, elle a reçu le prix de la Fondation Chirac pour la prévention des conflits.

Propos recueillis par Émilie Pourbaix

Je suis née à Ruyigi, au Burundi. Jeune fille, je rêvais de construire des villages pour les enfants livrés à eux-mêmes. J’ai perdu mon père très jeune et j’ai grandi avec ma mère, mon frère, mes grands-parents et mes oncles, dans un esprit de partage. Ma mère a adopté huit enfants. Tous les jours, je faisais à Dieu cette prière : « Seigneur, fais éclater tes merveilles et que je n’y mette aucun obstacle. » Je suis devenue enseignante. À 23 ans, j’ai adopté Chloé, une de mes élèves orphelines. Elle était de l’ethnie Hutu et protestante, alors que moi je suis catholique et Tutsi. Dans les années qui ont suivi, j’ai adopté quatre autres enfants. Je suis devenue secrétaire à l’évêché.

Un massacre sous mes yeux
Le 24 octobre 1993, un événement a bouleversé le cours de ma vie… Tout a commencé le 21 octobre, quand le président du Burundi a été assassiné. Dans les jours qui ont suivi, des massacres ont eu lieu dans tout le pays entre les Tutsis et les Hutus. Le 23 octobre, j’ai caché des amis à l’évêché. Mais le 24 au matin, un groupe d’hommes – des Tutsis – sont entrés, armés de gourdins, de machettes, de pierres… J’en connaissais certains et j’ai essayé de m’interposer. Alors ces hommes m’ont frappée pour me punir de vouloir défendre des Hutus. Ils m’ont arraché mes vêtements et attachée sur une chaise. Et sous mes yeux, ils ont assassiné un à un tous les Hutus. Puis ils en ont cherché d’autres, dans les maisons autour. Ils les ont tous découpés à la machette ou décapités… Avant de mourir, mon amie Lisette m’a confié ses deux filles, en me demandant de m’occuper d’elles. Ensuite les meurtriers sont partis. Mais les massacres ont continué en ville. À la nuit tombée, j’ai miraculeusement retrouvé tous mes enfants et d’autres qui avaient réussi à se cacher : vingt-cinq au total. Nous nous sommes réfugiés dans la maison d’un délégué humanitaire allemand et nous y sommes restés sept mois.
Comme les massacres continuaient dans tous le pays, de plus en plus d’orphelins sont venus chercher secours. Je les accueillais tous. Je sentais que c’était ma mission de lutter contre la violence qui ravageait mon pays, en donnant à ces enfants une alternative à la haine. J’ai compris que je devais créer une maison de paix et d’amour, où la vie de tout être humain et sa dignité seraient respectées. Je voulais élever une nouvelle génération de Burundais qui dirait non à la violence et à la haine… C’était la seule réponse que je pouvais apporter aux horreurs inexplicables des massacres. Cela m’a entraînée vers une vie que je n’avais pas prévue. Au bout de trois ans, j’avais recueilli 3 000 enfants.
Peu à peu, aidée par des ONG internationales et des amis du monde entier, j’ai développé des infrastructures pour accueillir tous les orphelins. C’est ainsi que sont nées les Maisons Shalom au Burundi. Les enfants y trouvent la chaleur et la stabilité d’une famille.

L’amour est inventif
Aujourd’hui, ils sont 20 000 à grandir là et beaucoup, devenus adultes, y travaillent. Nous leur avons construit des maisons, un hôpital, une maternité, un garage pour les faire travailler, une ferme, des écoles pour les petits et les grands… Nous nous occupons aussi des enfants soldats et en prison. L’amour est inventif. Dans mon pays, on m’appelle « Maman nationale » et le Président m’a donné un passeport diplomatique ! J’ai toujours eu confiance en la Providence. Dieu m’a montré que, sur la croix, ses bras sont grands ouverts pour porter le monde. Les enfants m’ont appris que la vie prend toujours le dessus et que le pardon libère celui qui le donne… On ne peut jamais dire « J’ai assez aimé. »

 

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