Alexis Jenni : Jenni littéraire

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 Rencontre. Cinq années de labeur pour ériger une cathédrale de papier, d’encre, de larmes et de sang.  Prix Goncourt 2011, L’art français de la guerre est  une magnifique traversée du xxe siècle, entre poésie  et réalité.

Par Emmanuelle Dancourt

Professeur de sciences en lycée, illustre inconnu il y a un an, Alexis Jenni est un homme simple et chaleureux. À 48 ans, les pieds solidement ancrés à Lyon, ce père de trois garçons continue d’enseigner dans l’établissement tenu par les jésuites où il exerce depuis vingt ans. Là où il a découvert le visage du Christ.

Votre premier roman publié obtient le prix Goncourt, c’est rare !

Il y a eu Edmonde Charles-Roux, Jean Rouaud et Jonathan Littell avant moi.

Ce n’est pas exactement votre premier roman.

Non. J’ai essuyé quelques refus avant. C’est dur à vivre. Quand on écrit, on n’est jamais sûr de ce que l’on fait. Un scientifique peut évaluer son travail mais, en littérature, mille pages ce n’est rien. On ne sait pas ce que ça vaut.

Vous allez publier vos romans refusés ?

Surtout pas !

Vous écrivez depuis l’âge de 8 ans ?

C’est vrai ! Mais c’est à 28 ans que j’ai décidé d’écrire pour être publié, juste après mon agrégation. J’avais retrouvé du temps de cerveau disponible !

Ce livre aurait pu naître plus tôt ?

Je crois que le roman est un art de l’âge mûr. Plus jeune, on peut écrire des choses fulgurantes et flamboyantes, mais pour un gros roman comme celui-là, il faut se poser.

La guerre est très présente : est-ce le sujet du livre ?

Non, ce n’est qu’un élément d’épopée, un décor. Le centre du roman, c’est le rapport entre mes deux héros, la relation intime entre eux, ce qui se transmet d’une génération à l’autre.

Racine, que vous admirez, écrit : « Il ne faut point d’esprit pour être homme de guerre.

 » Les hommes de guerre sont des gens fascinants, charismatiques, en prise avec une force étonnante. Je pense à Hélie de Saint-Marc.

Comment fait-on pour jouer avec les mots avec aisance ?

Enfant, j’étais silencieux et bègue. Maîtriser la langue a été une conquête, un Himalaya. Et je suis prof ! Donc je manie beaucoup la langue. Je me suis plongé dedans, c’est ce qui m’intéresse le plus au monde. Cela me donne un sentiment de plénitude.

Quelle enfance à Belley, dans l’Ain ?

Heureuse. Famille de classe moyenne éduquée, parents agents de l’État, maison à la campagne, lycée agréable, amis présents.

Et scoutisme.

Oui, j’étais éclaireur, j’adorais ça ! Le scoutisme a été essentiel dans ma formation. C’était le bonheur !

À 20 ans vous rêviez d’irriguer le désert…

De planter des arbres, oui. Ce n’est pas le côté humanitaire qui m’intéressait, mais le défi biologique. J’ai fait des études de sciences sans savoir où j’allais, c’est un assez mauvais plan ! J’étais passionné par les écosystèmes, mais au final j’ai préféré faire partager cette culture scientifique.

Vous enseignez chez les jésuites, au lycée Saint-Marc de Lyon.

J’y suis arrivé par hasard. J’y ai trouvé des gens attachants, profonds, intéressants. Je m’y suis senti bien tout de suite. Et j’y ai découvert l’esprit jésuite.

Comment le résumer ?

Éduquer l’homme dans toutes ses dimensions, le meilleur pour chacun, à la mesure de chacun.

Le contexte religieux vous a aidé à grandir ?
Oui, clairement. J’ai fait mon apprentissage chrétien dans ce cadre-là, au-delà de la culture générale que j’avais sur le christianisme.

Quelle éducation religieuse aviez-vous ?

Mes parents ont fait un barrage poreux. Barrage, car ils ne sont pas chrétiens ; poreux, car ils m’ont fourni des textes comme L’Évangile pour les enfants. J’ai aussi rencontré des prêtres.

Quinze ans d’arts martiaux… Et les philosophies qui vont avec.

J’ai commencé par le boud-dhisme, le zen, le taoïsme, loin de ma culture. Puis j’ai lu la Bible.

Quel passage vous plaît particulièrement ?

L’Évangile de Jean. C’est la porte d’entrée. « Au commencement était la parole. » Ayant lu cela, je me suis dit : « Qu’est-ce que je m’embête avec ces chinoiseries ? C’est passionnant, mais je n’ai pas accès à la langue et la culture qu’il y a derrière. Pourquoi aller chercher la porte au bout du couloir, alors que j’en ai une devant moi ? »

Vous avez la foi ?

Oui. Après, il faut s’entendre sur la foi. Je ne crois pas au monsieur barbu assis sur un nuage. C’est plus compliqué !

Vous pratiquez ?

Non, je ne suis pas un chrétien de paroisse. La réflexion, la méditation, la prière m’intéressent, mais je n’ai aucune culture de la célébration.

Qu’est-ce qui vous touche, dans le christianisme ?

Le mystère incroyable de cette incarnation, de ce Dieu trinitaire, qui me touche plus que l’idéal chinois. Mon désir de spiritualité est bien mieux guidé par deux mille ans de culture chrétienne. C’est le christianisme de monastère qui m’intéresse. Je suis allé au couvent Sainte-Marie-de-la-Tourette, chez les dominicains, et j’emmène tous les ans mes élèves chez les carmélites de Mazille, vers Cluny.

Le Christ, possible sujet de littérature ?

Sujet impossible donc intéressant, mais il faudrait lui laisser ses deux dimensions, humaine et divine.
« La foi qui n’agit point, est-ce une foi sincère ? » demande Racine. Il y a dans le christianisme ce souci d’agir dans la société, d’assembler, qui me plaît. Mais moi, je ne suis pas Sœur Emmanuelle.

Pour quelle cause donneriez-vous votre Goncourt ?

L’écologie et la restauration de ce qui est abimé.

Votre mot préféré ?

Avenir, et aussi à venir, comme une réserve de vie qui va venir.

Avez-vous confiance dans l’avenir ?

J’ai la confiance du ravi de la crèche.

Que dire à l’enfant que vous étiez ?

Ne change rien.

Un mot final sur votre livre ?

C’est un livre de réparation par la parole. Il est chrétien, je crois.

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