Jean-Christophe Rufin : Poids plume

by Hélène Bordes

Rencontre. Il a été médecin humanitaire, directeur d’Action contre la faim, ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie. Il est également un auteur à succès qui arbore le titre d’académicien.

Propos recueillis par Emmanuel Querry.

Après son prix Goncourt en 2001 pour son livre Rouge Brésil s’en suivent d’autres romans d’aventure qui s’apparentent à des récits de voyages. Immortelle randonnée dans lequel il raconte son pèlerinage de candide sur le chemin de Compostelle connaît d’ailleurs un énorme succès avec plus de 500 000 exemplaires vendus. Jean-Christophe Rufin nous propose aujourd’hui une histoire pittoresque : Le Tour du monde du roi Zibeline (Gallimard). Inspiré de la véritable vie d’un comte d’Europe centrale devenu Roi de Madagascar, ce livre nous fait voyager vers des contrées inconnues comme la Sibérie ou le Kamtchatka.

Comment avez-vous eu connaissance de l’existence de ce comte hongrois exilé au Kamtchatka et devenu roi de Madagascar ?

Ce personnage a été oublié en France alors qu’il était connu au XVIIIème siècle. J’ai pris connaissance de son histoire il y a 15 ans lors d’un voyage en Pologne car en Europe centrale il est toujours célébré. Je n’ai pas bien su quoi faire tout de suite. Il est resté dans un coin de ma tête mais j’avais toujours eu envie de lui donner vie.

Ce livre est comme un conte philosophique, qu’avez-vous voulu dire à notre société actuelle ?

Pour son époque, ce personnage a une vision très nouvelle où la fraternité, l’intérêt pour les autres prévaut. On est au cœur de quelque chose qui est très actuel : la relation entre les peuples. Il illustre qu’il peut y avoir d’autres possibilités que la conquête et la domination. Il était anti-esclavagiste et était partisan d’une forme de constitution sur le modèle américain. C’est pour ça que les Malgaches le considèrent comme le précurseur de l’indépendance. On pourrait s’en inspirer aujourd’hui et ne plus se crisper sur la question coloniale.

Vous qui avez été humanitaire et diplomate, quelle est la cause en ce moment qui vous tient plus particulièrement à cœur ?

Je suis très préoccupé par la situation des Amharas, les chrétiens orthodoxes d’Ethiopie. C’est un peuple persécuté dont personne ne parle. Plus généralement, cela recoupe la question des chrétiens d’Orient qui subissent des persécutions terribles.

Pour eux et les chrétiens d’Orient qu’est ce qui pourrait faire évoluer les choses ?

Il faut déjà réfléchir aux actes internationaux. En Irak, en Libye et aujourd’hui en Syrie on a enfourché des chevaux avec beaucoup de panache sans réfléchir aux conséquences. Il faut faire attention à ne pas casser des équilibres qui sont fragiles car quand le chaos s’installe, ce sont justement les minorités qui en font les frais. Il n’y a de solution que si on consolide un état et non en le détruisant.

Face à la situation du monde comment gardez-vous l’espérance ? Je suis optimiste. J’ai vu beaucoup de situations successives, et ça permet de relativiser. J’ai connu l’Union soviétique et elle a disparu ; donc il ne faut pas baisser les bras. Même la situation actuelle en France avec le terrorisme est grave et dramatique, mais nos sociétés tiennent debout. Les gens qui les menacent sont une très petite minorité.

Et votre foi vous aide-t-elle à avancer ?

Oui, mais ça je n’en parle jamais. (Rire.)

Et bien parlons-en, comment se traduit-elle ?

Elle ne se définit pas comme une soumission. Je ne me remets pas à une force supérieure pour tout résoudre. Comme mon héros, je ne m’en remets pas à une providence écrite de toute éternité dans le destin. Pour moi, c’est plutôt un accompagnement.

Vous définissez-vous comme chrétien ?

Oui, j’ai des origines qui sont catholiques très clairement. J’ai une pratique inconstante mais j’ai une grande proximité avec le monde spirituel. J’ai de grandes amitiés avec certains prêtres. Par exemple le père Matthieu Rougé, que j’aime beaucoup et avec qui j’ai fait souvent des débats. J’appartiens à cet univers-là, c’est clair.

Votre itinéraire de croyant, vous en parlez peu, même lorsque vous avez écrit Immortelle randonnée. Pourquoi ?

Avec le livre sur Compostelle, je n’ai pas voulu faire un livre religieux mais écrire un livre très universel, car je reste persuadé que ce chemin est ouvert à tous. Je sais que cela a choqué certains mais ce n’est pas quelque chose qui m’est venu par une sorte de perversité, c’était le projet de montrer la diversité des approches sur ce chemin.

Néanmoins avez-vous vécu un retour à la foi sur ce chemin de Compostelle ?

Même si je n’ai pas voulu le dire comme ça, je suis allé sur ce chemin à la faveur d’une période de grande interrogation spirituelle. C’est une période où j’ai redécouvert la nécessité pour moi de participer au monde chrétien. Par exemple, l’émotion que je ressens dans les lieux de culte, l’importance de participer à des liturgies, etc. Tout ça m’a conduit au chemin.

Que conseillez-vous de lire dans la Bible pour celui qui n’est pas croyant ?

Il faut commencer par le Nouveau Testament pour se centrer sur la figure très particulière du Christ. La Bible pour un chrétien est une sorte de préparation vers le Christ. Il faut commencer par l’Evangile de Matthieu qui le décrit d’une façon très directe. Et c’est ça qui m’émeut.

Y a-t-il une figure de foi qui vous inspire ?

J’ai beaucoup regretté de ne pas connaître Dom Helder Camara (NDLR : évêque brésilien défenseur actif des pauvres, 1909-1999). Il avait ce côté révolutionnaire comme le pape François. C’est quelqu’un qui avait beaucoup de charisme, de courage et en même temps une grande lucidité dans un contexte difficile pendant la dictature et face à la théologie de la libération.

Un vœu, une prière pour notre monde ?

La protection des minorités chez elles, en particulier des minorités chrétiennes bien-sûr. Car la solution n’est pas l’exil.

Que conseilleriez-vous comme livre à quelqu’un qui n’aime pas lire ?

Ce serait prétentieux de dire que ce sont les miens. (Rire.) Mais il y a beaucoup de gens qui me disent que je leur ai redonné le goût de la lecture. Donc ce sont des livres qui doivent un peu aider à ça… Sinon, les livres de la mouvance sud-américaine, simples et qui font du bien.

Ses derniers livres :

Le Tour du monde du Roi Zibeline, Gallimard, avril 2017

 

Immortelle randonnée, Compostelle malgré moi, édition illustrée, Gallimard, 2013

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