Jacques Mourad : face à la barbarie, choisir l’amour

by Hélène Bordes

Le père Jacques Mourad, détenu par les djihadistes pendant cinq mois en Syrie, en 2015, doit à des amis musulmans d’être encore en vie.

Le 21 mai 2015, un groupe d’hommes masqués envahit le monastère Saint-Julien (mar Elian), à Qaryatayn (Syrie), dont je suis le responsable. Depuis l’an 2000, je suis aussi en charge de la paroisse syrocatholique et au service de tous les habitants de cette ville, où musulmans et catholiques vivent en paix. Ces hommes masqués me prennent en otage avec Boutros, alors postulant au monastère. Détenus pendant quatre jours en plein désert dans une voiture, on nous emmène ensuite à Raqqa où l’on nous enferme dans une salle de bains de six mètres sur trois d’où une odeur pestilentielle se dégage. Le lendemain de notre arrivée, les tortures verbales ou physiques commencent. Souvent ils entrent sans même nous saluer, nous insultent, menacent de nous couper la tête si l’on ne se convertit pas à l’islam. Un jour, même, ils nous flagellent.

Le huitième jour, un homme entièrement vêtu de noir et masqué entre avec trois hommes armés. Je pense que c’est la fin. À ma grande surprise, il nous demande notre nom et nous adresse le salut : « La paix soit avec vous. » Puis il ordonne à ceux qui l’accompagnent de partir et s’engage dans un long entretien avec nous. Lorsque j’ai le courage de l’interroger sur les raisons de notre captivité, il me répond : « Considère ce temps en prison comme une retraite spirituelle ! » Sa réponse me stupéfie. À son départ, nous sommes dans une grande paix. Après cela, je ne vis plus ma captivité de la même manière. J’apprendrai plus tard qu’il s’agit du chef de l’organisation de l’État islamique pour la région de Raqqa…
Nous restons emprisonnés dans cette salle de bains pendant 84 jours. Je vis chaque jour comme s’il était le dernier. Au cœur de cette épreuve, je vis cette parole de Jésus dans l’Évangile : « Aimez vos ennemis. Bénissez ceux qui vous maudissent. Faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous persécutent. »

Le 4 août 2015, l’État islamique prend le contrôle de la ville de Qaryatayn. Le lendemain 250 chrétiens sont pris en otage et conduits dans la région de Palmyre. Boutros et moi-même nous ne sommes au courant de rien. Le 11 août, un homme vient nous chercher. Nous roulons dans le désert pendant quatre heures jusqu’au lieu où les chrétiens de Qaryatayn sont détenus. C’est un grand moment de souffrance pour moi de découvrir ce qui leur est arrivé, mais aussi de joie de les retrouver. Là, notre captivité est ponctuée de tortures psychologiques. Ils cherchent à nous faire craquer par tous les moyens. Une nuit, ils nous réveillent et nous ordonnent de nous mettre devant un mur. Nous pensons une nouvelle fois notre dernière heure arrivée. Mais 30 minutes après, ils nous laissent retourner nous coucher. Puis, le 1er septembre, après une ultime menace de mort, on nous ramène à Qaryatayn, libres, mais avec interdiction de quitter la ville. Quel miracle ! Je suis émerveillé. Nous avons même le droit de nous retrouver pour prier à condition que l’on ne nous voie ni ne nous entende. Nous célébrons la messe dans le sous-sol d’un bâtiment abandonné. Cela fait quatre mois que je n’ai pas célébré l’eucharistie.

La guerre continue. La nuit, les bombes pleuvent, faisant des morts y compris dans nos rangs. Le soir du 9 octobre, je sens que c’est le moment de partir. Le lendemain, grâce à un ami musulman qui risque sa vie pour moi, je réussis à m’enfuir. Si cet homme a pris un tel risque, et d’autres avec lui, c’est grâce à nos relations d’amitié profonde nouées entre catholiques et musulmans, au temps de la paix. C’est l’une des missions de notre monastère.

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