Islam et christianisme ont-ils des points communs ?

by Hélène Bordes

Dans le contexte actuel tendu, de nombreuses idées fausses circulent sur ces deux grandes religions. Certains pensent que chrétiens et musulmans adorent le même Dieu. D’autres pensent que tout oppose ces deux religions, en particulier leur conception de l’homme. Qu’en est-il exactement ?

Le débat entre Lili Sans-Gêne et le Père Henry Fautrad

C’est triste que chacun vive sa religion dans son coin, sans rencontrer le croyant de l’autre religion.

Vous avez raison, nous les chrétiens devons entrer davantage en dialogue avec les musulmans. C’est le seul chemin possible. Dieu lui-même l’a emprunté pour nous sauver, pour s’approcher de chacun de nous. Dieu en Jésus est entré en dialogue avec l’humanité. Nous croyons que ce dialogue entre Dieu et l’homme atteint son point culminant dans l’incarnation du Verbe, dans la mort du Christ sur la Croix et dans sa résurrection bienheureuse. Comme Dieu, le chrétien doit prendre l’initiative du dialogue.

L’islam et le christianisme sont deux « religions du livre » très semblables.

C’est ainsi que nous définissent les musulmans, mais nous les chrétiens nous ne pouvons pas recevoir cette expression. Dans la tradition judéochrétienne, le statut de la Révélation divine dans les Saintes Écritures passe toujours par une médiation de l’intelligence humaine. « Dieu a parlé par les prophètes » dit-on dans le Credo. La parole vivante de Dieu entrant en dialogue permanent avec l’humanité participe précisément du mystère de l’incarnation du Verbe de Dieu. La tradition musulmane a coutume de dire qu’il n’y a pas de médiation dans la dictée divine du Coran, oubliant le rôle de l’ange Jibril (Gabriel).

Chrétiens et musulmans, vous adorez pourtant le même Dieu.

Il faut souligner la différence, la « rupture » entre le Dieu biblique et le Dieu coranique. Une différence du fait de l’Incarnation : le Dieu biblique « sort de son ciel » pour « se faire homme », alors qu’il est inimaginable pour un musulman que Dieu s’incarne. Tout degré de participation humaine à la divinité est exclu. « Entre le christianisme et l’islam s’élève un mur, celui de l’Incarnation » dira le père Antoine Moussali. D’autre part, l’idée d’une quelconque paternité divine à l’égard de l’humanité tout entière est totalement étrangère à la vision musulmane de Dieu. Dire de Dieu qu’il est Père des hommes restera inaudible pour un musulman, car ce serait porter atteinte à son inaccessibilité, entamer son autorité absolue. Tout effort pour le connaître apparaît comme prétention dérisoire, vanité, insolence, voire impiété !

Oui mais vous croyez tous que Dieu est « miséricordieux ».

La compréhension de la miséricorde traduit bien la façon de concevoir qui est Dieu au sens biblique ou au sens coranique. Désigne-t-elle le pardon inconditionnel ou la justice intangible et tranchante ? Les deux traditions partent toutes deux de la même étymologie sémitique du mot miséricorde : « entrailles maternelles », sources de vie et de compassion. Pourtant le récit islamique contemporain a tendance à faire de la miséricorde une justice tranchante autant qu’implacable, très éloignée de la mansuétude dont témoignent les milieux musulmans mystiques soufis et du pardon inconditionnel chrétien. Il s’agit de discerner en quoi la miséricorde divine est un secours, un salut au sens de sauvetage essentiel, gracieux et définitif, ou bien la hantise d’un jugement dernier ne tenant aucun compte du concret de l’existence des êtres vivant en société dans une culture donnée.

Jésus est présent dans l’Évangile comme dans le Coran, ce qui vous fait un très important point commun.

Le Coran parle en effet très souvent de Issa – Jésus dans la compréhension musulmane populaire. Mais le Issa coranique ne correspond pas au Iêsoûs (en grec) ni au Iéshua (en hébreu) du christianisme. La divinité de Jésus ou son rôle essentiel dans la gratuité du salut offert à toute l’humanité sont niées. Le Jésus du Coran présente de troublantes similitudes avec celui des disciples du prêtre berbère libyen Arius, bien antérieur à l’islam. Celui-ci niait la divinité du Fils et de l’Esprit-Saint, ainsi que l’identité de nature entre Jésus et le Père, mais le considérait comme une émanation créée de lui. Le concile de Nicée convoqué par l’empereur Constantin en 325 tranchera la question en sa défaveur. Le Jésus tel que le connait l’islam – et le christianisme auquel il fait référence – est probablement lié à la survivance de certaines hérésies, pourtant condamnées par les conciles bien avant l’islam, sur les lieux de son expansion. Le cœur de la croyance coranique est exprimé dans la sourate 112 (« Essence de la religion ») : « Il est Dieu, il est Un, Dieu de plénitude, qui n’engendre ni ne fut engendré et pas un n’est son égal. » Elle se heurte à la compréhension chrétienne de Dieu. Le mystère central du Christ Jésus, Fils de Dieu, n’est pas reconnu ici dans son identité profonde ni dans sa mission rédemptrice.

La Vierge Marie est également présente dans vos deux religions. 

Marie, mère de Jésus, tient une place particulière dans les relations islamo-chrétiennes. Dans l’une et l’autre tradition, on reconnaît la conception virginale de Jésus dans le sein de Marie. Des sanctuaires dédiés à Marie sont visités par des chrétiens mais aussi par un nombre croissant de musulmans. Leur amour commun pour Marie est certainement un vecteur de rassemblement, de recherche commune de la Vérité qui est Dieu.

Vous avez également la même conception de l’homme, ancrée dans la foi.

En réalité, l’islam et le christianisme ont deux visions de l’homme très différentes. Nous avons deux modèles de vie humaine qui entrent en confrontation et présentent des comportements très différents, en raison de nos conceptions du divin d’une part, et de l’autorité des textes sources, d’autre part. La vie sous le régime d’interdits extérieurs, proposés par la tradition coranique et les Hadiths (prescriptions juridiques), ou l’éducation à la liberté, intériorisée, telle que le propose la tradition biblique, plus particulièrement évangélique, qui ne cesse de poser des questions de discernement personnel aux disciples de Jésus.

Vous avez la même conception du destin que les musulmans expriment par Inch’Allah.

Inch’Allah (si Dieu le veut) ou mektoub (c’était écrit), que les musulmans prononcent pour ce qui va venir ou pour ce qui est passé, traduisent une adhésion à une doctrine proche de la prédestination : al-qada (la destinée) ou « décret divin ». Tout est écrit par avance par Dieu. « Dieu guide et égare qui il veut » (Coran 2, 6-7 et 4, 88). Cette notion est souvent comprise comme un fatalisme tandis que l’apôtre Paul, dans le Nouveau Testament, insiste sur la responsabilité personnelle : « C’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés » (Ga 5, 1).

Vos deux religions prônent quand même la liberté des croyants.

En régime coranique, la liberté humaine est totalement prédéterminée par l’action divine : « Vous ne le voudrez que si Dieu le veut » (Coran 76, 30). Impulsion divine et libre arbitre ne font qu’un. Ce qui implique que l’homme n’est pas vraiment libre. Et dans un mimétisme probablement inconscient, le musulman tendra à exercer une tutelle sur autrui comme Dieu est censé l’exercer sur lui. En régime biblique, à l’inverse, tout en étant « portée » par Dieu, « qui agit pour produire en [nous] la volonté et l’action, selon son projet bienveillant » (Ph 2, 13), la volonté de l’homme demeure distincte : nous avons à consentir à l’impulsion de la grâce, et nous pouvons aussi nous y dérober. Un compagnonnage des disciples avec le Maître, voilà le projet divin pour les hommes, car ceux-ci sont créés à son image, libres et partenaires de l’Alliance, appelés à la communion. Dieu me tend la main, je la saisis – toujours avec sa grâce.

Henry Fautrad
Prêtre de la communauté de l’Emmanuel,  il est délégué épiscopal aux relations avec les musulmans pour le diocèse du Mans. Inventeur du célèbre hashtag #TuEsMonFrère, il a soutenu les musulmans de son quartier lors de l’attaque de leur mosquée en 2015.

POUR ALLER PLUS LOIN
Musulmans – Comprendre Rencontrer Aimer, Henry Fautrad, Éd. de l’Emmanuel, 2018, 224 p., 16 €

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