Hommes et femmes : quelles différences ?

by administrator

Sexualité. L’identité masculine et féminine est intimement liée au donné biologique. Mais elle est aussi à construire. Loin de nous aliéner, ces différences sont une richesse pour la personne, pour le couple et pour la société. Homme/femme, mode d’emploi.

 

On naît homme ou femme : cette donnée commune de l’humanité est d’abord le fait objectif de la sexuation. Un fait d’une telle importance qu’il a profondément« impacté » la culture et l’histoire de l’humanité. Mais, une fois cette donnée– constitutive de l’identité sexuelle – reconnue, tout un cheminement est nécessaire : le « travail »subjectif est essentiel à la constitution de cette identité. Ce que l’anthropologue Françoise Héritier appelle « la valence différentielle des sexes » est discuté aujourd’hui dans un contexte « miné ». Entre ce qu’il en est d’un donné universel – l’humanité est sexuée, tout le monde est d’accord sur ce fait ! – et les effets de ce donné au niveau de la psychologie individuelle et des constructions sociales, le débat est intense. Nous savons tous que la mise en évidence de la différence masculin-féminin ne coïncide pas avec la différence mâle-femelle. Le « genre » est cette part de construction culturelle à partir du donné « naturel ». Tout se joue donc dans l’articulation du donné biologique, du psychique et du social, avec, selon les époques, une insistance sur un des aspects. Une vision « essentialiste » mettrait tout du côté du naturel, et aurait tendance à graver dans le marbre tout ce qui différencie homme et femme. Une option « constructiviste» aurait tendance, au contraire, à considérer que toutes les différences sont socialement construites.

En quoi la différence sexuelle est-elle importante ?

Ne nous perdons pas dans ce débat stérile, et cherchons à comprendre pourquoi le fait qu’il existe de la différence entre hommes et femmes est aussi important, quelles que soient les constructions que nous faisons tous, individuellement et collectivement, autour de ce fait. Une différence essentielle est celle qui fait que les femmes ont la capacité de« re-produire » des corps différents d’elles, de porter des enfants dans leur ventre. Cet état de fait aurait, selon Françoise Héritier, engendré le patriarcat, qui fut cette tentative des hommes de s’accaparer la « production» des garçons. Cette différence est du côté du « manque » masculin.

Chacun connaît la référence psychanalytique à la « castration ». Si les femmes « manquent » de pénis –selon l’acception freudienne un peu dépassée, si elle est prise complètement à la lettre –, les hommes « manquent» de la capacité d’enfanter. Ces manques ne sont évidemment pas les seuls, mais nous montrent que notre identité sexuelle se construit vis-à-vis de l’autre sexe, dans un manque référencé à ce dont l’autre disposerait, mais aussi dans un intérêt, voire une fascination en vers le regard et l’attente de l’autre.

Quelle identité sexuelle ?

La différence en elle-même est le moteur d’une construction de l’identité sexuée. Cette construction, toujours singulière, ne se fait pas entre soi et soi. L’autre sexe nous construit psychiquement. La relation entre masculinité et féminité demeure pour tous une expérience intrapsychique. La bisexualité, au sens freudien du terme, est en fait l’idée que l’on se fait du sexe de l’autre du point de vue de son propre sexe. C’est aussi la manière dont on perçoit son propre sexe quand on se place du point de vue de l’autre sexe.

Chacun s’approprie plus ou moins les éléments de la masculinité et de la féminité. Ce face à face entre les deux sexes construit au plus profond l’identité de genre. Nous interrogeons notre rapport à la masculinité ou à la féminité dans ce que nous regardons et vivons de l’autre sexe, intéressant ou effrayant, fascinant ou déroutant. La différence nous travaille aussi dans la manière dont nous nous identifions plus ou moins à l’autre sexe. Chacun d’entre nous explore l’entre deux qui le sépare du sexe « opposé », et en assume les inquiétudes. Chacun, homme ou femme, a à surmonter le« refus » du féminin, en lui et avec l’autre. Chacun d’entre nous se confronte, en lui et hors de lui, au malaise contemporain du masculin. Ce« travail » de la différence n’empêche pas la dynamique de l’égalité. Les rapports entre les sexes sont aussi irrationnels, ce qui engendre parfois de l’angoisse, mais met en marche une profonde attraction. Cette irrationalité n’est ni bonne, ni mauvaise : elle est simplement le moteur de la vie amoureuse, et s’avère plus présente que l’on ne le croit dans les relations quotidiennes entre hommes et femmes. Nous devons faire en sorte que cette irrationalité continue à nourrir l’énigme de la rencontre, sans pour autant mener à la catastrophe.

Jacques Arènes

Psychologue clinicien et psychanalyste. Chroniqueur à La Vie. » ]Marié et père de deux filles. Maître de conférences au Centre d’éthique de la famille et du sujet contemporain (Université catholique de Lille). Codirecteur du Département Sociétés Humaines et Responsabilité Educative (Pôle de Recherche du Collège des Bernardins). Il est l’auteur de Croire au temps du Dieu fragile : Psychanalyse du deuil de Dieu, Cerf, 2012.

 

TEMOIGNAGE : Julien

La vie de couple, au quotidien, demande de construire une relation sur des différences liées à l’identité sexuelle de chacun. Pas si simple. Ma femme réagit au quart de tour. Quand j’arrive le soir, il me faut toujours un sas pour que je puisse bien atterrir dans la vie familiale. On arrive tous les deux tard en raison de notre travail assez prenant, et sitôt que la nounou est partie, j’ai l’obligation d’entrer tout de suite en interaction avec elle. Moi, je ne peux pas. J’ai besoin tout simplement d’être bien avec elle. Avant, je fuyais, et j’allais m’enfermer à l’étage, éventuellement pour jouer avec notre fille. Mais, j’ai compris qu’au fond, ma femme me faisait peur, et qu’il fallait au moins en parler. Comme elle veut qu’on parle, on a parlé de ça. J’ai saisi qu’elle pensait que je fuyais la relation, ce qui n’est pas faux. Je me suis aperçu que plus je fuyais, plus elle était hors d’elle. C’était en fait contre productif. On a fini par convenir que je prenais ce temps de décompression,et qu’après on se donnait un temps à nous, après que nous ayons couché la petite. Ce n’est pas toujours facile, parce que c’est un peu un combat pour faire entendre les sujets qui chacun nous intéressent. Moi, j’aime bien être plus latéral, ne pas aborder frontalement les grandes questions : l’éducation de notre fille, le rapport aux parents et beaux-parents, nos projets. Mais je comprends qu’elle ait envie de nommer les choses. Elle doit aussi entendre qu’il faut de l’humour et du jeu entre nous, et pas toujours des« prises de tête »

 

Énumérer les différences ?

Faut-il énumérer les expressions personnelles et collectives de la différence entre hommes et femmes comme si cette différence était gravée dans le marbre ? Je préfère, plutôt que d’en donner des énoncés définitifs, la laisser sous forme de question, d’autant qu’il existe de grandes variations individuelles. Donnons cependant un exemple : je suis souvent surpris par ce rapport à l’urgence de « faire œuvre »chez beaucoup d’hommes, par cette manière de vouloir construire et de faire quelque chose de tangible de leur vie. Qu’en est-il ainsi du rapport au temps, chez l’homme qui ne peut expérimenter dans son corps la gestation d’un enfant dont la naissance ouvre l’avenir, et cherche donc souvent à édifier une œuvre qui reste ? Qu’en est-il, par ailleurs, du rapport à une éthique de la sollicitude qui serait plus portée par le monde féminin ? Les théoriciennes du care – un mouvement philosophique qui s’est penché sur l’importance sociale de l’éthique de bienveillance –insistent ainsi beaucoup sur le fait que l’attention au lien humain dans sa fragilité première, avec au centre l’accueil des plus vulnérables, est sans doute ce que l’expérience féminine peut apporter au genre humain. Ne nous attardons pas, je le répète, sur la« cause » de ces différences, « naturelle» ou culturelle, et profitons des richesses qu’elles nous apportent.

 

 

1 N’essentialisons » pas les choses. Ce qui rapproche les hommes et les femmes est bien plus important que ce qui les sépare. Nous avons les outils psychiques pour vivre et échanger avec l’autre. Il y aura toujours des malentendus, mais ceux-ci font partie de la condition humaine. Pour l’essentiel, le désir d’être reconnu et compris, le rapport au pardon et à la faute, le besoin d’avoir un conjoint fiable est un trait profond de notre condition, que nous soyons homme ou femme. Des généralités du style « les femmes sont comme cela » ou « les hommes comme ceci » sont à proscrire de notre manière de penser.

2 Dans la peau d’une femme ? On ne peut pas faire comme dans certains films où un homme est obligé, par exemple, – par un bon ou un mauvais génie ? – à vivre quelques jours dans la peau d’une femme ! Le premier point est sans doute de ne pas penser détenir la vérité. Certaines femmes sont, par exemple, assez férues de psychologie et lisent beaucoup dans ce domaine. Ce n’est pas parce que leur compagnon n’a pas lu tout Cyrulnik qu’il est forcément un brontosaure psycho éducatif.

3 Ne cherchons pas à réformer notre mari ou notre femme. Le complexe de Pygmalion est le grand malheur de beaucoup de couples ; ceux qui vieillissent ensemble ont enfin accepté de ne pas changer l’autre. Le danger inverse est d’arriver à un « fonctionnement » où chacun de son côté vit sa vie, et ne se risque pas beaucoup dans la tranchée d’en face.

4 Attention à la rivalité. Freud appelait « narcissisme des petites différences » la manière dont des peuples finalement assez proches arrivaient à entrer en conflit justement à cause de leur proximité. La vie de couple est plus « proche »qu’avant. Dans un passé révolu il y avait le territoire des hommes et celui des femmes. De nos jours, bien heureusement, les couples font beaucoup de choses ensemble, d’où le risque plus important de rivalité et de se marcher sur les pieds. D’où l’importance de cultiver une saine différence et de percevoir finement le rythme et le territoire de l’autre. Certains hommes n’ont pas le désir de discuter des heures de ce qu’ils ressentent profondément. Peut-être leur compagne doit-elle le comprendre ? Les hommes en question peuvent aussi saisir combien c’est, pour leur compagne, une manière d’approfondir et de sécuriser la relation.

5 Construire une pensée commune. En fait « penser avec l’autre sexe » n’est pas tout à fait possible. Il faut accepter de ne pas être dans la tête de l’autre, et de ne pas pouvoir reformater le conjoint. On peut, en revanche, s’ « identifier » à l’autre, c’est-à-dire saisir au vol des bribes d’attitudes ou de comportements du conjoint qui font écho en nous, simplement en tant qu’être humain, ou plus profondément dans ce qu’il y a aussi de masculin chez une femme, et de féminin chez un homme. Faire résonner en nous les échos de l’autre sexe, sans être mélangé à lui, c’est bien une façon de construire une pensée commune.

Pour aller plus loin : 

Lettre ouverte aux femmes de ces hommes (pas encore) parfaits…, Jacques Arènes, Fleurus, 2005

Le Gender – La controverse, Tony Anatrella, Téqui, 2011
Le règne de Narcisse : Les enjeux du déni de la différence sexuelle, Tony Anatrella, Presses de la Renaissance, 2005

Cinq conseils 

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