Rémi Brague : Les grandes religions sont-elles semblables ? 

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Débat. Judaïsme, islam, christianisme: ces grandes religions ont de nombreux points qui semblent communs. Prient-elles pour autant le même Dieu? Quels liens entretiennent-elles avec la violence

Débat entre Lili Sans-Gêne et Rémi Brague. 

Lili Sans-Gêne. Au fond, les trois grandes religions se ressemblent: elles sont toutes les trois monothéistes, sont d’Abraham, adorent le même Dieu et ont souvent les mêmes prophètes. D’ailleurs le ramadan est l’équivalent du carême chrétien par exemple:  jeûne, aumône, prière. 

Les religions monothéistes ? Mais il n’y en a pas que trois ! Le pharaon Akhnaton, bien avant Abraham, avait imposé un seul dieu. Et les religions apparues après les trois dont vous parlez n’ont qu’un seul dieu. Judaïsme, christianisme et islam se réclament d’Abraham. Mais pas de la même manière. Pour le Coran, Abraham n’était ni juif ni chrétien, mais musulman (II, 135 ; III, 67). Pour l’islam, invoquer Abraham n’est pas inclure les autres religions, mais les exclure. Jeûne, aumône et prière existent partout où il y a de la religion, même là où l’idée de Dieu est vague, comme dans le bouddhisme. Mais le sens qu’on donne à ces pratiques est très différent selon l’idée qu’on se fait du Dieu que l’on prie.

 Finalement, quelle différence cela peut-il bien faire qu’on s’adresse à Dieu en l’appelant «Dieu» ou «Allah»?

Le nom n’est pas important. Ce qui fait la différence, c’est ce que l’on dit de ce Dieu. Celui du Coran aime ceux qui lui sont soumis et hait ceux qui lui associent d’autres divinités (XL, 10). Pour les chrétiens, Dieu a livré son Fils Jésus-Christ qui, par amour, a donné sa vie pour les pécheurs, donc aussi pour ceux qui le crucifiaient. Il a même demandé à son Père de leur pardonner.

 L’islam est la religion la plus récente: elle est donc peut-être la plus aboutie, la plus moderne. D’ailleurs, l’islam reconnaît bien Jésus et sa mère Marie. 

Alors comme ça, c’est toujours le dernier venu qui a raison ! Aux États-Unis, il naît une nouvelle religion tous les dix ans. Comment va-t-on faire ? L’islam affirme qu’il remplace les deux religions précédentes. Selon lui, leurs livres saints, confiés à leurs prophètes fondateurs, ont été trafiqués par les juifs et les chrétiens. Seul le Coran est resté authentique. L’Ancien et le Nouveau Testament sont donc faux. Les lire est inutile, voire dangereux et, dans certains pays, carrément interdit. Le Coran parle d’un personnage qu’il appelle Issâ fils de Maryam. Mais ce n’est pas le même que le Jésus des Evangiles. Il n’est pas Fils de Dieu, et il le dit lui-même ; il n’est pas mort (IV, 157), et donc pas ressuscité. Au jugement dernier, il dénoncera les chrétiens devant Dieu, car, dit-il, ceux-ci adorent une trinité composée de Dieu, de Jésus et de Marie (V, 116).

 Je constate que, malgré son message d’amour, le christianisme a souvent été responsable des guerres dans le passé… Certaines religions, comme le bouddhisme, l’hindouisme, sont beaucoup plus pacifiques. Le Coran en réalité est un livre de paix.

La Bhagavad Gita, texte fondamental de l’hindouisme, justifie la guerre civile : comme la vie est une illusion, tuer ses frères est sans importance. En 2008, un pogrom hindouiste a tué au moins 500 chrétiens. Les généraux japonais qui ont fait massacrer des Chinois dans les années 30 étaient souvent des bouddhistes zen.

Ceci dit, il faut distinguer : est-on violent au nom de sa religion, à cause de sa religion ou malgré sa religion ? Ce qu’on appelle les « Guerre de Religion » du XVIe siècle sont avant tout politiques, et rien dans le Nouveau Testament ne justifie qu’on tue. Quant aux totalitarismes du XXe, athées, antisémites et antichrétiens, ils ont fait bien plus de victimes.

Sur les Croisades et l’Inquisition, les historiens qui étudient les documents originaux sont beaucoup moins sévères que les journalistes. Cela n’empêche pas qu’on a bien raison de les regretter et de demander pardon, comme les papes viennent de le faire. On peut toujours dire que les croisés et les inquisiteurs n’ont rien compris à ce qu’a dit Jésus et surtout à ce qu’il a fait. Pour Mahomet, c’est plus difficile. Le Coran dit qu’il est le « bel exemple » (XXXIII, 21). Ce qu’il a fait, commandé de faire ou laissé faire ne peut donc pas être interdit. Or, sa biographie officielle et les recueils de ses déclarations (les hadiths) contiennent tout ce qu’il faut pour justifier assassinats, décapitations de masse et tortures.

 Je suis choquée qu’on stigmatise toujours l’islam sur la question de la violence: les musulmans sont en grande majorité des gens pacifiques, ce qui est bien la preuve que c’est une religion de paix et de tolérance, qui n’a rien à voir avec la violence de certains de ses adeptes fanatiques.

Il est tout à fait vrai que la plupart des Arabes, Turcs, Maliens, etc. de chez nous se comportent normalement. Tous les musulmans ne sont pas islamistes ; mais tous les islamistes sont musulmans. Qu’on les soupçonne en bloc est compréhensible, mais reste stupide. L’ennui est que ceux que nous appelons « islamistes » se croient les seuls vrais musulmans. Pour eux, les autres sont des tièdes ou des traîtres. La paix ? Mais tout le monde la veut : si l’adversaire se couche et si l’on peut imposer son pouvoir sans combattre, c’est mieux. L’islam traditionnel appelle le monde musulman « maison de la paix » (dâr as-salâm) et le monde non musulman « maison de la guerre » (dâr al-harb).

La tolérance ? Ce qu’on appelle ainsi est, dans l’islam, le statut de sujet de seconde zone permis aux « gens du livre », juifs, chrétiens, puis étendu à d’autres religions. Ce système permettait à la minorité des conquérants partis d’Arabie au VIIe siècle de coexister avec la masse des dominés dont ils vivaient.

 En tout cas le plus important c’est la liberté dans une religion: on peut y entrer ou en sortir comme on veut.

La liberté de religion n’est pas seulement la liberté de la pratiquer. Vous avez raison d’insister sur la liberté de changer de religion, et même de ne pas avoir de religion du tout. Bien sûr, tout croyant sincère regrette que les autres ne partagent pas ce qui, pour lui, est ce qu’il y a de meilleur ; et il déplore qu’on quitte la religion qu’il croit vraie. L’islam a une loi qui fonctionne comme une nasse : on a le droit d’entrer, mais pas de sortir. Là où il est religion d’État, le quitter est, en principe, puni de mort. Et chez nous, souvent, au moins de mort sociale : votre famille vous renie, etc. Tant que l’islam n’acceptera pas qu’on le quitte, parler de liberté ou de tolérance sera un mensonge.

 Est-ce une bonne chose de mettre en avant les différences fondamentales entre les religions comme vous le faites dans vos écrits? Ne vaut-il pas mieux au contraire essayer de gommer au maximum ces différences, pour permettre un dialogue, facteur de paix?

Quand on fait le portrait de quelqu’un, il est normal qu’on insiste sur ce qui permet de le reconnaître, et donc, sur ce qu’il a de différent. Les différences, on peut les cacher, mais vont-elles disparaître ? On ne peut discuter si tout le monde fait semblant d’être d’accord dès le départ. Un dialogue vrai suppose au contraire que l’on est bien au clair sur ce qui nous sépare. Le rappeler, c’est la première condition pour pouvoir se respecter les uns les autres.
Rémi Brague est écrivain, philosophe, universitaire, spécialiste de la philosophie médiévale arabe et juive, et connaisseur de la philosophie grecque. Il enseigne la philosophie grecque, romaine et arabe à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne et à la Ludwig-Maximilian Universität de Munich. Il est membre de l’Institut.

Aller plus loin : 

Du Dieu des chrétiens et d’un ou deux autres, Rémi Brague, Flammarion, 2009

Au moyen du Moyen-Âge : Philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme et islam, Rémi Brague, Flammarion, 2008

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