Donner : le secret du bonheur

by Hélène Bordes

Relations. Donner s’apprend tout au long de la vie, à tous les âges. Tout le monde est appelé à donner, c’est dans la nature de l’homme. Et la clé pour une vie heureuse.

Propos recueillis par Pascal Ide.

Le don de soi va à contre-courant des valeurs actuellement les plus prisées : accomplissement de soi, construction de soi, etc. Si je dis « don de soi », une première personne entend « fuite de soi », une seconde « négation de soi », une troisième « sacrifice ». Or, il n’y a pas de don de soi sans sain amour de soi. La vie de l’homme est comme une valse. Elle est rythmée en trois temps : enfant, il reçoit, il existe par l’autre ; adolescent et jeune adulte, il s’approprie, devient lui-même ; adulte et vieillard, il existe pour l’autre, il donne et se donne. L’homme est comme une vasque. Il n’est ni une citerne dont l’eau n’a ni origine ni destination ; ni un robinet qui distribue l’eau sans se remplir (et donc s’épuise, ce qui ouvre au burn out) ; ni un canal qui ne reçoit l’eau que pour aussitôt la redonner. Il est une vasque : il reçoit l’eau, celle-ci le remplit et seulement alors il se répand sur autrui par surabondance.

Le désir du don

La Cité de la joie, l’ouvrage de Dominique Lapierre, devenu un film, est un phénomène éditorial : plus de 6 millions et demi d’exemplaires vendus. Comme l’explique Dominique Lapierre qui a vécu deux ans en Inde : « La générosité de mes amis de la Cité de la joie m’a enseigné le véritable sens de cet admirable proverbe indien qui dit que “Tout ce qui n’est pas donné est perdu”. » Même la personne trop meurtrie pour avoir le goût de donner demeure toujours attirée par le don et désireuse de le vivre, lorsqu’un témoignage lui montre que certains l’ont vécu. Il y a en tout homme le désir du don.

Don et vie

Un père jésuite, Philippe, a travaillé vingt-cinq années avec les Alcooliques anonymes. Matthieu Linn raconte : « Sa maladie l’empêchait de se déplacer et il passait ses journées à téléphoner à d’autres membres des AA. Une dizaine de fois par semaine, Philippe m’annonçait qu’il venait encore d’appeler quelqu’un qui était sur le point de sortir pour recommencer à boire. J’ai fini par lui demander comment il savait qui appeler : quel radar lui faisait détecter les mains tremblantes posées sur les poignées de porte ? Il se mit à rire et répondit : “C’est facile. Je guette simplement ceux qui n’aident pas leurs camarades à devenir sobres et je leur téléphone. Puisqu’ils ne sortent pas d’eux-mêmes, ils ont cessé de recevoir la vie et ne vont pas tarder à se remettre à boire.” Selon le psychologue Erik Erikson, la même chose s’applique à tous ceux qui sont à l’étape de la génération (entre trente-cinq et soixante-cinq ans). Sortir de soi et se tourner vers l’autre pour engendrer en lui une vie nouvelle est le principal moyen d’assurer sa propre croissance, et quand cette ouverture ne se réalise pas d’une manière équilibrée, une crise se produit souvent au moment de l’âge mûr. » Non seulement, le don (pour soi) appelle le don (de soi), mais le don reçu ne demeure, ne porte son fruit que s’il est dépensé en don offert. Étrange capital qui donne des intérêts seulement s’il disparaît…

Don et liberté

Plus un homme donne, plus il est libre. Si le don est un acte de la liberté, aimer, se donner est une décision. Se donner est source d’une plus grande liberté. Autrement dit, la liberté du don signifie à la fois que la personne est libre de donner et qu’elle est libérée d’avoir donné. Il y a dans le cœur de l’homme un désir de se donner gratuitement. La vraie joie est celle du don. En effet, le contentement est le sentiment qui naît de la présence d’un bien. Nous nous réjouissons de goûter à cette glace, de rencontrer notre ami, etc. En revanche, nous sommes tristes, lorsque manque celui que notre cœur chérit. Or, se donner, c’est être présent à celui que l’on aime. Le don fait entrer en communion et en communion actuelle. Ce qui caractérise le véritable amour est son réalisme : nous n’aimons pas hier ou demain, mais aujourd’hui. Voilà pourquoi la joie est le premier fruit de l’amour. Celui qui donne a « l’âme comme un jardin tout irrigué » (Jr 31,12). L’égoïsme retarde l’amour et donc la joie ; mais dans le don s’attarde la joie. « Il faut donner sa vie comme on jette une fleur », c’est-à-dire sans jamais la reprendre, disait Madeleine Daniélou. Le don sincère de soi est sans retour, sans retard et sans restriction. Le don de soi est la plus grande joie de l’existence. Propos recueillis par Émilie Pourbaix

3 Clés pour apprendre à se donner

1. Entrer à l’école du don.

Pour donner, il n’y a pas d’autre manière que d’entrer à l’école du don. Or, les Anciens appelaient vertu cette disposition à poser un acte bon.

2. « Monsieur plus ». On n’a jamais fini de donner.

Le don croît toute la vie. Notre vie n’a de sens que de chercher à se donner aujourd’hui plus qu’hier et demain plus qu’aujourd’hui. Le don, qu’il soit reçu ou offert, est sans fin : le cœur peut toujours plus se dilater à recevoir, à s’abandonner dans la confiance et à se livrer dans l’amour. « Donnez, et l’on vous donnera ; c’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, qu’on versera dans votre sein » (Lc 6,37-38).

3. Donner comme si c’était la première ou la dernière fois.

Un bon moyen de donner sans retard est de donner comme si c’était le premier ou le dernier jour de sa vie. Le premier jour de sa vie, on aime sans retour ni restriction ; au dernier jour, on aime sans retard. Cela est valable aussi pour la vie de couple : « Si nous savions que demain était notre dernier jour, gâcherions-nous notre aujourd’hui en disputes ? […] Si nous savions que demain était notre dernier jour, continuerions-nous à nous faire grief de ce qui s’est passé, ne voulant à aucun prix être le premier à céder ? Si nous savions que demain était notre dernier jour… Mais qui peut prétendre qu’il ne le sera pas ? Le seul jour dont nous ayons quelque certitude est notre aujourd’hui. C’est donc aujourd’hui que je te tendrai la main, aujourd’hui que je te dirai : “Je regrette” et “Je t’aime”. » a

Une belle histoire : Madame « Ça C’est Chouette »

Au-dessus de chez Monsieur J’ai Pas Envie habite une petite dame qui s’appelle Madame Ça C’est Chouette. Quand il pleut, elle dit : « Ça c’est chouette, je vais sortir et comme ça ma toilette sera faite ! » Quand il fait soleil, elle dit : « Ça c’est chouette, ma tarte va cuire toute seule sur la fenêtre ! » Si personne ne vient la voir, elle dit : « Ça c’est chouette, je vais finir mon livre ! » Si quelqu’un vient, elle dit : « Ça c’est chouette, j’avais justement cuit un gros gâteau ! » Or, un beau jour, Monsieur J’ai Pas Envie et Madame Ça C’est Chouette se retrouvent tous les deux dans l’ascenseur qui tombe en panne. « Ça c’est chouette, dit Madame Ça C’est Chouette, je vais commencer mon déjeuner ici. – Moi, j’ai pas envie, dit Monsieur J’ai Pas Envie. – Oh, mais si, dit Madame Ça C’est Chouette, goûtez-moi un peu ce jambon de pays ! » Mais le repas est fini, et la panne d’ascenseur dure encore. « Ça c’est chouette, dit Madame Ça C’est Chouette, je vais finir le pull de mon petit-neveu. – Moi, j’ai pas envie de tricoter, dit Monsieur J’ai Pas Envie. – Ah, allez, tricotez donc un peu ! dit Madame Ça C’est Chouette. Ça passe le temps ! » Et le tricot s’allonge, s’allonge, il s’allonge tellement qu’il devient trop grand pour le petit-neveu de Madame Ça C’est Chouette. « Ça c’est chouette, dit Madame Ça C’est Chouette, comme ça, je vais vous le donner ». Et Monsieur J’ai Pas Envie enfile le pull. Et la panne dure toujours. « Ça c’est chouette, dit Madame Ça C’est Chouette, parce que je dors debout. » Et elle baille. « Mais j’ai pas envie de dormir debout, moi, dit le pauvre Monsieur J’ai Pas Envie ». Madame Ça c’est chouette ne lui répond pas parce qu’elle dort déjà. Alors, il la regarde dormir debout, si jolie, toute rose. Et quand on vient les délivrer, Monsieur J’ai Pas Envie dit à Madame Ça C’est Chouette : « J’ai pas envie de vous quitter. – Ça c’est chouette, dit Madame Ça C’est Chouette, parce que moi non plus ! » Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.

Le don est contagieux, il suscite le désir de donner. Même chez les grognons. En effet, lorsque Monsieur J’ai Pas Envie dit : « J’ai pas envie de vous quitter », le don de sa voisine lui donne le désir de se donner.

Pascal Ide

Ce prêtre est docteur en médecine, en philosophie et en théologie. Bénéficiant d’une longue expérience d’accompagnement des personnes,
il conjugue les approches psychologique, philosophique et théologique.

Pour aller plus loin :

Burn out, une maladie du don, Pascal Ide, Quasar, 2015

Des ressources pour guérir. Comprendre et évaluer quelques nouvelles thérapies, Pascal Ide, DDB

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