Dr Christophe Fauré : Comment vivre le deuil ?

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Vivre. Tout le monde connaît un jour ou l’autre la douleur de la perte d’un proche. Un processus de deuil se met en place, qu’il faudra traverser pour réapprendre à vivre.

Propos recueillis par Émilie Pourbaix

Le mot « deuil » fait peur, car on l’assimile de façon erronée à l’oubli de la personne aimée. C’est faux, car c’est tout l’inverse qui se passe ! Le travail de deuil n’aboutit pas à l’oubli, bien au contraire : il garantit le non-oubli. Vous créez en effet les conditions pour l’accueillir définitivement en vous, en ce lieu intérieur que plus rien ne pourra remettre en question, par-delà les années. Elle sera avec vous à tout jamais. « Le deuil n’est pas un état mais un processus », explique le psychiatre anglais Colin Parkes. Il est fait de ruptures, de progressions rapides et de retours en arrière. Il ne faut donc pas s’attendre à un déroulement linéaire.

Les étapes du deuil

La phase de choc, de sidération, de déni. On croyait pouvoir se préparer à cette mort qu’on voyait approcher, mais quand elle est là, sous nos yeux, on ne parvient pas à y croire. On a beau savoir que tout est terminé et qu’il va falloir passer à autre chose, une partie de soi-même semble, pour un temps, inaccessible à cette réalité.

« Le travail de deuil garantit le non-oubli de la personne aimée »

La phase de fuite/recherche. La deuxième phase du processus de deuil va durer en moyenne entre six et dix mois. Les jours et les semaines s’écoulent et on commence à réaliser ce qui n’est plus. Petit à petit on voit disparaître des habitudes et des points de repère du quotidien. La fuite a une fonction évidente : celle de se protéger d’une agression. On se rend tellement compte de l’ampleur du traumatisme qui s’abat sur soi que la fuite apparaît comme le seul moyen de s’en préserver. Cela peut se traduire extérieurement par une hyperactivité pleine de fièvre et d’angoisse, une fuite en avant qui plonge dans une incessante agitation où on s’interdit tout repos. Une autre pression intérieure concourt à amplifier et à alimenter l’agitation des premiers temps du deuil… C’est celle générée par la recherche de l’autre. Plus on a conscience qu’on le perd jour après jour, plus on va tenter de préserver les liens qui nous reliaient à lui. Quels que soient les comportements, l’objectif intérieur reste toujours le même : retrouver coûte que coûte le défunt et annuler sa mort dont l’idée reste intolérable. Tout cela est normal, souhaitable et prévisible.

La phase de déstructuration. C’est six à dix mois après la mort que le deuil prend sa pleine dimension et que la douleur atteint un paroxysme. On a alors la fausse impression de faire marche arrière. On se trouve, émotionnellement et psychologiquement, dans un état pire qu’aux premiers jours du deuil ! On est tenté de sombrer dans le désespoir. Il faut intégrer le fait que cette aggravation apparente du deuil est une étape normale et prévisible. On pensait que le deuil ne serait fait que de tristesse et on constate aujourd’hui que la colère et la révolte ont aussi leur place. Il faut les recevoir comme faisant partie du travail à accomplir. Les cibles de la colère sont multiples : contre Dieu ou contre la destinée ; contre la médecine ; contre le défunt ; contre soi-même ; contre les autres. La culpabilité fait corps avec le travail de deuil. C’est le fait de se sentir coupable de ce qu’on a fait ou de ce qu’on a omis de faire, de ce qu’on a dit ou pensé, pas dit ou pas pensé.

La phase de restructuration. La quatrième phase du deuil débutera presque un an après le décès. Elle durera plusieurs mois. C’est une étape qui commence à bas bruit. Le rugissement assourdissant des émotions et des sentiments masque pendant longtemps son discret murmure. Et pourtant, aussi inexorable que les étapes précédentes, la phase de restructuration s’impose, lentement, sans même qu’on en prenne conscience ! Lentement, avec de nombreuses hésitations et maints retours en arrière, on va entrevoir la possibilité d’un retour à la vie. Ce constat est loin d’être évident à intégrer en soi. On le combat, on le repousse, car on se sent presque coupable de reprendre goût à la vie. Rien ne sera comme avant et, pourtant, force est de réaliser qu’il existe potentiellement un espace de vie où on peut recommencer quelque chose d’autre.

L’apaisement

Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, quoi qu’on pense, il n’y a aucun moyen d’éviter la douleur de la perte. Reconnaître, accepter et exprimer toutes ses émotions est l’une des tâches essentielles du travail de deuil. C’est au terme de ce processus qu’est le réel apaisement. Le but du deuil est de créer un lien intérieur avec la personne disparue.

Dr Christophe Fauré
Il est psychiatre et psychothérapeute, spécialisé dans l’accompagnement des personnes en fin de vie et des personnes en deuil. 

Quatre questions clés pour un travail de deuil

Ces questions fondamentales permettent de couvrir la quasi-totalité du chemin à parcourir. Ce travail peut s’effectuer soit seul – il est alors très utile de le faire par écrit – soit avec quelqu’un qui a notre confiance. Le fait de répéter le récit crée un espace entre vous et votre souffrance. 

1. Qui avez-vous perdu ? Quelles étaient les qualités de la personne que vous avez perdue ? Quels étaient ses talents, ses particularités ? N’hésitez pas à aller dans le détail. Creusez tous les aspects de la relation. Quels étaient ses défauts, ses zones d’ombre… ? Quels souvenirs vous reviennent à l’esprit et reflètent ce qu’était cette personne, dans le positif comme dans le négatif ? Allez à la recherche de tout ce qui faisait que cette personne était, à vos yeux, unique au monde.

2. Que s’est-il passé ? Répondre à cette question correspond à un besoin presque viscéral. On ne peut pas faire autrement que de revenir, inlassablement et pendant très longtemps, sur les circonstances qui ont entouré le décès de la personne aimée. Ne pas le faire crée un obstacle au bon déroulement du processus de deuil. Ainsi, il est essentiel de reprendre en détail le récit de tout de qui s’est passé avant, pendant et après le décès.

3. Où en êtes-vous aujourd’hui physiquement, matériellement, socialement et psychologiquement ?

4. Où en êtes-vous spirituellement ou philosophiquement ? Le deuil nous ébranle aussi à ce niveau. Le deuil devient alors une quête intérieure. Cette quête de sens au niveau spirituel est un travail de fond qui œuvre en soi à bas bruit des années après le décès. Il est essentiel de ne pas la négliger car elle peut représenter un tournant de vie fondamental et constituer l’un des plus précieux cadeaux que la personne qu’on a aimée nous laisse en héritage…

TÉMOIGNAGE : L’épreuve du jour anniversaire

Le jour anniversaire du décès de l’être aimé est souvent particulièrement difficile et peut réveiller la douleur du deuil.:

Une femme avait fait hospitaliser son mari atteint du sida en septembre. Il mourut trois mois plus tard en décembre, sans avoir jamais pu quitter l’hôpital, tellement son état se dégradait. Un an plus tard, tout se réactiva. Dès que l’été toucha à sa fin et que le mois de septembre approcha, elle fut de nouveau hantée par les images de l’hospitalisation. Pendant trois mois, elle eut l’impression de retrouver intactes toutes les émotions de l’année précédente. Le jour anniversaire de la mort de son mari fut une terrible épreuve… Tout revint : la colère, la souffrance, la peur, l’abandon et la crainte que plus jamais elle ne puisse vivre « normalement » cette période de l’année. Et puis quelque chose s’est passé… Quoi ? On ne sait pas vraiment, mais, comme on a coutume de le dire, « quatre saisons étaient passées », et elle continuait à vivre. Ce premier anniversaire a marqué une étape : il a signifié irrémédiablement l’absence et la nécessité de poursuivre sa vie seule. Aujourd’hui, la souffrance s’est faite moins lourde, même si elle sait très bien qu’elle reviendra encore en force… Dans un an, dans trois ans, chaque fois que Noël approchera. Le mois de décembre sera toujours un temps où la cicatrice de son deuil fera un peu plus mal.

Pour aller plus loin :

Vivre le deuil au jour le jour, Christophe Fauré, Albin Michel, 2012, www.christophefaure.com

Association Apprivoiser l’absence, pour les parents en deuil : www.apprivoiserlabsence.com

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