Comment sortir du chaos relationnel ?

by Alexandre Meyer

Toutes nos interactions humaines ne sont pas régies par le Triangle dramatique de Karpman, Dieu merci ! Toutefois, si vous entretenez une relation dont vous sortez systématiquement triste, culpabilisé, découragé, interrogez-vous…

PAR PASCAL IDE

Muriel ferme son portable, agacée : « Ah, ces baby sitters qui décommandent au dernier moment ! Comment je vais faire pour mon dîner ? – Si tu veux, dit sa collègue Sophia, je connais une étudiante… – Ah, non, les étudiantes, c’est jamais fiable. – Ma nièce de 17 ans serait ravie de se faire de l’argent de poche. – Des mineures, non merci ! – Bon, si tu veux te débrouiller toute seule… – Je voudrais t’y voir, toi, avec un mari qui rentre toujours à la dernière minute ! »

Sans le savoir, Muriel et Sophia viennent de pratiquer une des relations les plus toxiques et néanmoins les plus répandues : le Triangle dramatique de Karpman (TDK). Découvert dans les années 1960 par un psychiatre américain, Stephen B. Karpman, il se déroule entre trois personnages qu’il appelle : le Persécuteur, la Victime et le Sauveur. Et il fait souffrir. D’où l’adjectif dramatique.

Le Persécuteur, quelquefois appelé Bourreau, est le personnage qui fait violence. Parfois de manière évidente : il se met en colère, impose son opinion, insulte, ment, etc. Tel est le cas de Sophia qui lâche, en colère : « Si tu veux te débrouiller toute seule… » Parfois de manière plus cachée : il manipule, séduit, cache une partie de l’information, etc. Le Bourreau doit être distingué de celui qui impose une juste contrainte : le parent qui oblige son enfant à aller à l’école, le policier qui inflige une amende, l’hôtesse de l’air qui exige que vous mettiez votre ceinture de sécurité, etc.

La Victime est celui qui subit le mal. En cela, il n’y a rien de toxique. Au contraire, la Victime (authentique) est intoxiquée par le Bourreau. Mais l’une des découvertes majeures de Karpman est que certaines victimes sont vénéneuses : elles inventent un mal imaginaire, dramatisent, exigent de l’autre qu’il les aide. Pour bien les distinguer des authentiques Victimes, nous les appellerons des Victimaires. Le point commun des Victimaires est d’être tournées vers la lamentation et jamais vers la solution. Tel est le cas de Muriel qui refuse sans reconnaissance toutes les propositions de Sophia. Même si elles disent souffrir, au fond, elles ne souhaitent pas s’en sortir, parce qu’elles ne pourraient plus se plaindre. D’ailleurs, dès qu’un problème se résout (les voisins si bruyants ont déménagé), elles en trouvent un autre (les autres voisins salissent le couloir).

La deuxième grande découverte de Karpman est que les personnages sont au nombre non pas de deux, mais de trois. Alors que le philosophe Hegel parlait d’une dialectique du maître (le Bourreau) et de l’esclave (la Victime), le psychiatre se rend compte qu’intervient toujours aussi, tôt ou tard, un Sauveur, c’est-à-dire quelqu’un qui vient secourir la Victime. Belle leçon d’humanité : loin d’être égoïste ou méchant, l’homme se tourne souvent spontanément vers celui qui est dans le besoin. Malheureusement, même ce rôle peut être toxique : lorsque le Sauveteur s’impose à la Victime. Par exemple, Sophia propose son aide à Muriel alors qu’elle ne lui a rien demandé. L’effet le plus toxique du Sauveteur est qu’il maintient celui qu’il aide dans sa posture Victimaire : « Longtemps, je n’ai considéré que son handicap chez ma fille légèrement handicapée, et cherchais à l’aider, qu’elle le veuille ou non. C’est lorsque j’ai vu qu’elle commençait à tout attendre de moi, qu’elle ne prenait pas sa vie en main, que j’ai compris que, en jouant à la Sauveteuse, je l’avais moi-même poussée à se comporter en Victimaire ».

La dernière découverte du psychiatre américain est que, dans le TDK, les rôles ne demeurent pas figés : les personnages « switchent », c’est-à-dire tournent. Par exemple, Sophia qui est rentrée en Sauveteuse switche en Bourreau. Ce sont les switchs, ces mutations, qui, dans les contes de fée, causent les coups de théâtre. Mais, si l’on sort de son rôle, on ne sort pas du triangle. Même si le Bourreau est vainqueur (il a réussi à imposer la sortie au château de Moulinsart), les autres sont perdants ; il l’est aussi, parce que, laissant un sillage d’amertume et de peur, il ne tisse plus des liens réciproques et confiants.

Il ne s’agit surtout pas de dire que toutes nos interactions sont régies par le TDK. Dieu merci, nombre de nos relations familiales, amicales, professionnelles, etc., sont paisibles, dynamisantes, fécondes. En revanche, si vous entretenez une relation dont vous sortez systématiquement triste, culpabilisé, coincé, découragé, démotivé, etc., interrogez-vous : l’autre ne s’est-il pas comporté à un moment ou l’autre comme un Bourreau, un Victimaire ou un Sauveteur ? Et, plus difficile, mais autrement plus utile : et moi ? Par exemple, nous avons tous dans notre entourage des personnes qui ne cessent de se plaindre de leur sort, de gémir sur leur entourage ou sur la société. Mais, au fait, en me plaignant de ces personnes (juste pour me lamenter, pas pour trouver une solution), ne suis-je pas aussi Victimaire ?…

POUR ALLER PLUS LOIN

Le Triangle dramatique. Comment passer de la manipulation à la compassion et au bien-être relationnel Steven Karpman, trad. Pierre Agnèse et Jérôme Lefeuvre, Paris, InterÉditions, 2017.

Victime, bourreau ou sauveur. Comment sortir du piège ? Christel Petitcollin, Bernex, Jouvence, 2006.

Le triangle maléfique. Sortir de nos relations toxiques Pascal Ide, Paris, L’Emmanuel, 2018. Prêtre catholique du diocèse de Paris, médecin, docteur en philosophie et en théologie, Pascal Ide a publié plus de vingt-cinq livres, notamment en éducation, en éthique, en psychologie, en philosophie et en théologie.

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