Bienvenue sur la planète ado

by Hélène Bordes

Éducation. Avoir un adolescent à la maison n’est souvent pas une étape très confortable. Pourtant, cette période tumultueuse est essentielle dans la croissance vers l’âge adulte. Pour bien la vivre, il faut en comprendre les racines et les clés.

Portes qui claquent, violence, susceptibilité, imprévisibilité des comportements, éclats de voix, bouderie, etc. L’adolescence est souvent une période inconfortable pour l’entourage. L’adolescent vit en effet dans un état d’« entredeux »: entre l’enfance – dont il est chassé – et l’âge adulte – auquel il n’a pas envie d’accéder. Il se déclare incompris et récuse la compétence ou les positions des adultes, parce qu’il pré- tend savoir tout sur tout et avoir droit à tout. Au point que ses parents ne le comprennent ni ne savent comment le prendre. Pourtant il est bien leur ancien enfant. Or, c’est dans l’enfance que se trouvent les racines, les bases et les clés de l’adolescence: ce qui n’a pas été réglé dans la petite enfance revient en force à cet âge-là et demande à être définitivement résolu. En effet le processus d’éducation est achevé à trois ans et se parachève les trois années suivantes. Les choses restent ensuite en sommeil et rejaillissent… à l’adolescence. Si cette période est parfois si violente, c’est qu’elle produit l’effet de l’huile jetée sur le feu des lacunes de l’enfance! Les adolescents sans problème que j’ai rencontrés ont bénéficié dans leur petite enfance d’une éducation de qualité, alors que le plus grand nombre, qui erre à la recherche d’une solution à son état, a été mal sinon pas éduqué. Cette éducation doit apprendre très tôt à l’enfant à maîtriser la violence des pulsions naturelles qui l’assaillent, à gérer du mieux possible l’angoisse de mort qui le saisit vers la fin de la première année et à renoncer à l’exercice de la toute-puissance qu’il croit devoir opposer à celle qu’il attribue à sa mère Mais cette éducation ne peut se mettre en place que lorsque sont respectées la différence générationnelle – l’enfant étant mis à sa place et non pas au sommet de la pyramide familiale, ainsi que la différence sexuelle, les places, et les fonctions de la mère et du père.

Frustration

Ce processus d’éducation repose essentiellement sur la frustration: il s’agit de faire admettre à l’enfant que « Dans la vie, on ne peut pas tout avoir », au lieu de le laisser croire qu’il « a droit à tout ». Cette frustration se met en place par le père: il est le tiers séparateur. C’est lui qui brise en effet la connivence fusionnelle du duo mère-enfant, en faisant de la mère, sa femme. Ce qui revient à faire d’elle une mère à 50 % et une femme à 50 %. Ce qui n’est pas si simple car la mère concèderait bien 10 % à sa féminité tant elle préférerait être à 90 % dans la maternité. La frustration, mise en place par l’initiative égoïste du père, va permettre à l’enfant de repérer sa place dans l’espace et dans le temps. Ce qui va très progressivement l’accoutumer à son sort de mortel. En acceptant de se priver de la satisfaction immédiate de ses besoins en les fantasmant, l’enfant peut accepter la réalité du monde: il sait qu’il n’en est pas le centre, il s’habitue à la hiérarchie, aux limites à respecter, ce qui le rassure et lui fait comprendre qu’il a sa place à conquérir. Cela développe son sens de l’effort. Si ce processus éducatif est bien mis en place, cela le rassure et l’aide à se construire. Il devient un adolescent serein. Au contraire, celui dont la toute-puissance infantile n’a pas été jugulée, risque de vivre à l’adolescence, et encore plus à l’âge adulte, dans l’angoisse, l’individualisme et l’obsession. Or depuis quatre décennies on est dans le contraire d’un processus éducatif. Les parents vivent dans le mythe du parent parfait. Ils ont peur que leur enfant ne les aime pas, ils compensent leur manque de disponibilité et font tout pour qu’il n’ait rien à leur reprocher. Au point qu’ils installent une relation horizontale et démocratique parentsenfants, au lieu de l’indispensable relation transgénérationnelle et verticale. Ils font de l’enfant le centre du monde, ne lui mettent pas de limites et acceptent tout. L’enfant développe alors un sentiment de toute puissance auquel il ne renoncera plus et qui, dans la mesure où il le sait illusoire, va développer en lui une grande angoisse. Éduquer ainsi ses enfants revient, selon moi, à de la maltraitance. En effet, j’en constate les dégâts: violence, sens de l’effort perdu entraînant de graves retards (40 % des enfants de 6e ne maîtrisent ni le français ni le calcul). Ce que confirme la multiplication des disciplines de rattrapage: orthophonie, psychomotricité, etc. Par ailleurs, cela retarde l’accès de l’adolescent à l’autonomie. Au début du XXe siècle, après une enfance longue, on était adolescent vers 16-17 ans pour les filles et 17-19 ans pour les garçons. À peine les jeunes gens ressentaient-ils la violence de leurs pulsions, en particulier génitales, qu’ils avaient à leur portée tous les moyens de l’assumer: ils entraient sur le marché du travail, se mariaient et devenaient autonomes très vite.

Adolescence précoce

Avec les changements des conditions de vie, la maturité sexuelle est de plus en plus précoce. Aujourd’hui, les filles entrent dans l’adolescence vers 10-11 ans et les garçons vers 12-13 ans. Mais l’âge de la maturation sociale a parfois reculé à 30 ans! Ce qui amène le marché à donner aux adolescents la satisfaction immédiate de ce qui était jadis un but à poursuivre. Plus question de faire patienter un adolescent pour se marier: la sexualité est considérée comme devant être accessible tout de suite. Il est devenu inutile de faire l’effort de tendre vers l’âge adulte. La société de consommation dit à ces ados qu’ils ont droit à tout, tout de suite. Le marketing a bien compris, en effet, le fonctionnement de la planète qu’ils constituent. La fragilité de ces jeunes en fait des proies faciles. Ils représentent aujourd’hui un marché très juteux: des pans de l’économie sont entièrement tournés vers eux, les flattent, Sept clés pour… les captivent (mode, portables, consoles de jeu, ordinateur, etc.) et les entraînent dans l’illusion d’une autonomie irresponsable. Et comme le monde des adultes et sa violence leur fait peur, mieux vaut pour eux rester dans l’« entredeux » confortable de l’adolescence: c’est « l’adulescence. »

Aldo Naouri

Ce pédiatre passionné exerce la médecine d’enfants depuis 40 ans. Il s’intéresse tant à leur santé physique qu’à leur équilibre psycho-affectif, ainsi qu’à la famille qui les fait grandir et à la société dans laquelle ils vivent. Il a écrit de nombreux articles et ouvrages très appréciés du grand public. À la retraite depuis 2002, il donne des conférences et participe à des colloques.

TÉMOIGNAGE  : « Chez vous, j’étais rassuré »

De nombreux adolescents sont venus voir le docteur Aldo Naouri en consultation. Les fruits de ces entretiens étaient parfois inattendus.

Monsieur C. mesure 1m95 et doit peser dans les 90 kilos. C’est dire combien il est imposant. Et plus encore, dans la mesure où, n’ayant pas un poil sur le crâne, ses grands yeux bleu foncé ajoutent à l’impression de force et de détermination qui se dégagent de ses traits. Lesquels, je ne savais pas encore pourquoi, me semblent familiers. C’est lui qui me met sur la voie, me demandant avec un sourire timide si je me souviens de lui. Tout me revient alors. Je le connais en effet depuis sa naissance. Mais je ne l’ai pas revu depuis 28 ans! J’apprends qu’il a une très belle situation, qu’il est marié et père de deux grands enfants. Il a un souci dont il ne sait pas quoi faire. Alors, il s’est souvenu que nous nous étions vus quelques temps au cours de son adolescence et que ça lui avait fait beaucoup de bien. Je m’en souviens aussi. Mais pas pour les mêmes raisons. Moi, il me désespérait. Parce que les séances se renouvelaient sans qu’il n’ouvre jamais la bouche. Si bien qu’un jour, ne supportant plus son silence, je les ai arrêtées. Très étonné par ce que j’apprends, je lui demande de m’en dire plus: « J’attendais nos rencontres avec impatience. Et de fait, ce que j’attendais, c’est votre sérénité. Elle a dû finir par me contaminer. Chez vous, j’étais rassuré. » J’ai compris qu’il suffisait de peu.

Sept clefs pour : éduquer un ado Quelques conseils pour l’aider à grandir.

1 N’ayez pas peur de vos adolescents. Le passage à l’âge adulte signifie l’acceptation de la mort comme fin de la vie. Cela provoque inconsciemment une très grande peur chez les adolescents. Au point qu’ils font peur à leurs parents. La peur des parents majorant la leur induit un cercle vicieux qu’il faut briser. Il est important donc que les parents n’aient pas peur de leurs adolescents. Ça permettra à ces derniers d’accepter leur finitude et de devenir adulte.

2 Affirmez-vous. Les adolescents ont besoin d’avoir la bride sur le cou et non pas d’être débridés. Il ne faut pas avoir peur de s’affirmer face à eux. Même s’ils ne le disent pas, ils sont contents d’avoir des limites claires qui les rassurent malgré leurs protestations. Celui qui n’a pas eu de limites les cherche de plus en plus loin, jusqu’à ce qu’il entre en collision avec quelque chose qu’il voudra vaincre: alcool, drogue, dangers. Il pense qu’il va être plus fort. Et risque d’entrer dans un processus addictif qui est lié au non apprentissage de la frustration.

3 Mettez en place des rites. Inventez des rites de passage. Autrefois les rites de la société des adultes disaient aux ados: nous allons t’accueillir et t’aider. Mais ces rites initiatiques ont disparu à cause du marketing: en créant une grande confusion entre les âges (aujourd’hui, ils ont accès à tout ce qui avant était réservé aux adultes), on a créé une nouvelle économie qui remplace les rites. Les jeunes vont donc combattre leur angoisse de l’entrée dans l’âge adulte par le phénomène de groupe et tout ce qui lui donne vie: le portable, qui permet de rester en permanence en contact avec son groupe, les tchats, la mode, etc.

4 Ne doutez pas de leur amour. Dans le conflit avec les adolescents, la principale crainte des parents est de ne plus être aimés. C’est ce qui les amène à céder. Et les ados sont très forts pour toucher là où ça fait mal. Mais il faut tenir bon, ne pas céder, dire que c’est comme ça. Dans le conflit, laissez-le dire, laissez-le vider son sac, aller au bout de ce qu’il a à dire, ne répondez pas. Ne cherchez pas à vous en faire aimer: il y est condamné!

5 Trouvez des exutoires à sa violence. Poussez vos ados à faire des activités physiques, du théâtre, de la musique pour leur permettre de dépenser leur énergie et leur violence inutile (cf. encadré Lexique). L’éducation doit leur permettre de les utiliser à des fins constructives.

6 Pères, jouez votre rôle. Les garçons adolescents tendent la main à leur père. Bien souvent sans succès… Ils sont condamnés à une solitude que trompe mal l’adhésion à un groupe et à son idéologie. « Si la mère est l’auteur de la naissance de l’enfant, c’est le père qui met au monde l’adolescent », disait-on chez moi.

7 Mères, gardez votre place. Les mères ont un rôle très important pour leurs filles : elles vont s’identifier à elles. Ne transférez pas sur votre fille les souffrances de votre adolescence.

Pour aller plus loin : 

LES PÈRES ET LES MÈRES Aldo Naouri, Odile Jacob, 2004.

ÉDUQUER SES ENFANTS: L’URGENCE AUJOURD’HUI Aldo Naouri, Odile Jacob, 2008.

BIEN COMMUNIQUER AVEC SON ENFANT Christel Petitcollin, Jouvence, 2003.

 www.aldonaouri.com

LEXIQUE 

Violence . Ce mot signifie force (vis, en latin). C’est une force nouvelle qui naît à l’adolescence. Elle a une fonction précise : des jambes immenses et un torse haut sont des réminiscences de nos ancêtres, à l’époque lointaine où le jeune hominien avait besoin de courir vite pour traverser les distances et affronter les forces hostiles, afin de survivre et de trouver sa partenaire sexuelle. Cela explique l’intensité et la brutalité de la survenue de la violence adolescente. Elle manifeste un processus de défense qui n’a plus de raison d’être aujourd’hui.

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