Michel Cool : Conversion au silence

by administrator

 La vie de ce journaliste globe-trotter battait au rythme du monde. Au sommet de sa gloire, tout s’écroule. Sur un chemin de campagne, à l’ombre d’une abbaye, une Présence silencieuse le saisit.

Parvenu au faîte d’une compétence reconnue et d’une expérience prometteuse, mon édifice professionnel s’est effondré comme un château de cartes. J’allais vers mon cinquantième anniversaire quand j’ai perdu successivement, mon emploi, mon père, et ma santé que je pensais invulnérable. Le chômage est une épreuve humiliante et honteuse. Cet exil forcé du monde du travail, je l’ai vécu comme une déchéance infamante et une injustice insupportable. À cette souffrance humaine et sociale s’ajoutèrent des blessures collatérales infligées par les reniements, les mensonges et les abandons de membres de mon entourage professionnel parfois proches. Je me suis retrouvé à terre, désemparé et sans voix. Quelques mois après mon licenciement, mon père est mort au terme d’une longue maladie. La mort du père aimé, c’est, je crois, l’arrachement d’un membre de son propre corps. Conséquence peut-être des déserts arides que je traversais, mon corps se mit à chanceler pour la première fois de ma vie. Après un temps de révolte, je me suis rendu à l’évidence que ma vulnérabilité physique cachait d’autres faiblesses moins apparentes, mais tout aussi incarnées dans mon cœur… Ces trois événements précèdent de peu une expérience qui a transformé ma vie.

Une violente crise de larmes
Cela s’est passé en 2007, un matin d’hiver. Après l’office des laudes chanté par les moines, je me suis engagé sur un chemin menant à un bosquet près du monastère Notre-Dame de Scourmont, dans les Ardennes belges. Il faisait frisquet. La lueur embrumée du soleil naissant guidait mes pas. Mon séjour à l’hôtellerie de cette abbaye touchait à sa fin. J’y avais moissonné pendant quatre jours des témoignages qui allaient enrichir mon enquête sur la vie monastique. Alors que je marchais à l’inconnu sur ce sentier, je fus soudain saisi par une violente crise de larmes. Je sanglotais comme un petit enfant. J’avais l’impression physique de vider toute l’eau de mes yeux. La stupeur que m’inspiraient ces pleurs incontrôlables se mêlait à une sensation étrange d’épuration libératrice. C’était comme si, en s’évadant de moi, des rivières souterraines jusqu’alors insoupçonnées ravalaient tout à coup mon être, essoraient mon âme. Je sentais mes larmes se coller sur mon visage, se durcir sous l’effet du froid hivernal. Quand les dernières larmes s’estompèrent, je revins sur mes pas, séché de l’extérieur, mais lessivé de l’intérieur avec, pour seuls témoins, les arbres, l’herbe et « l’astre d’en haut » qui poursuivait son ascension dans le ciel.

Que m’était-il arrivé ce matin-là ? Du mystère de ce matin d’hiver, j’ose dire maintenant qu’il est celui de l’instant où je me suis converti au Silence. J’ai en effet acquis la certitude d’avoir été en cet instant précis visité à mon insu par une Présence silencieuse. Depuis, elle ne me quitte plus. J’ai une irrépressible envie d’elle, et d’elle seule, pour accueillir la naissance de chaque nouveau jour. Elle accompagne mon lever, ma toilette, la préparation du petit-déjeuner et de la table où me rejoint ma femme un peu plus tard. Cette Présence silencieuse s’intensifie devant la petite icône de Tendresse. Ces vingt petites minutes de prière matinale ont transformé ma façon de vivre, d’accueillir la vie et, j’espère, de la répandre autour de moi. Pendant trente ans, j’ai eu le réflexe matutinal de tout journaliste « normal » : allumer la radio pour m’informer de l’état instantané du monde. Depuis mon aventure étonnante sur ce chemin d’un matin d’hiver, je ne sais plus tourner le bouton de ma radio. À mon réveil je me laisse désormais cueillir, recueillir par le silence de cette Présence secrète et discrète : elle me convie, avant toute chose, à prier en « tête-à-tête » avec elle, pour le salut du monde. a
Extraits du livre Conversion au silence.

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