LE TRANSHUMANISME EST-IL LE SALUT DU MONDE ?

26 décembre 2019

17 L1v N110 Franck Damour

Une chance extraordinaire pour toute l’humanité, le transhumanisme ? Les progrès techniques accomplis par l’homme qui lui rendent la vie meilleure ont aussi une face plus sombre : s’il est dans la nature de l’homme de dépasser sa condition, il ne peut dépasser sa nature sans s’auto-détruire ni altérer sa vie sur terre…

LE DÉBAT ENTRE LILI SANS-GÊNE ET FRANCK DAMOUR

Historien des idées, professeur agrégé d’histoire, essayiste et co-directeur de la revue Nunc, Franck Damour est chercheur associé à l’Université Catholique de Lille.

Le transhumanisme c’est une chance extraordinaire pour l’humanité : fran- chir enfin toutes nos limites ! Nous pourrons voir mieux, entendre mieux, avoir plus de mémoire, courir plus vite, ne plus tomber malade, être plus forts, être plus intelligents…

Oui, de telles promesses sont inspirantes ! À vrai dire, parmi les caractéristiques de l’espèce humaine qui la distinguent des autres espèces animales, il y a cette aspiration à dépasser sa condition. L’homme n’a pas eu le seul souci de s’adapter à son environnement, mais aussi de dépasser des limites a priori insur- montables, perçues comme « naturelles » : voler, communiquer à distance et dans le temps, détruire aussi, se multiplier, etc. On pourrait dire de l’homme qu’il a toujours été transhumain… et inhumain à la fois !

Lorsque vous dites que le transhumanisme est une chance, il faut d’abord savoir de quoi l’on parle. Si par « transhumanisme », vous désignez la perspective offerte par le développement récent des technologies, on peut à juste titre se demander où est la nouveauté ! S’il n’y a rien de neuf, à quoi bon parler de « transhumanisme » plutôt que d’humanisme (au sens large) ? À quoi bon parler de « transhumains » là où il n’y a que de l’humain ?

Si, par « transhumanisme », vous entendez un courant de pensée, une idéologie particulière, qui entend assigner un but aux développements technologiques – comme affranchir l’homme d’une condition perçue comme intrinsèquement mauvaise – , alors vous cher- chez à guérir un homme malade de son humanité, tout simplement.

Lili Sans-Gêne : « Le transhumanisme ? On a tout à y gagner ! »

Le progrès est indispensable pour que l’humanité s’améliore. Il est donc toujours une bonne chose et ceux qui s’y opposent sont des criminels !

Certains philosophes proposaient bien d’accuser James Watt, l’inventeur de la machine à vapeur, de « crime contre l’humanité », vu l’impact planétaire de la technique qu’il a contribué à stabiliser !

Il y a une véritable ambivalence dans les progrès techniques accomplis par l’homme, fort d’une double croissance de la nouveauté et de la destruction. Mais j’aimerais discuter la notion de « progrès ». C’est plus qu’une notion : c’est un récit, une promesse, un imaginaire. Il est indéniable que des évolutions technologiques ont augmenté la capacité de l’homme à se mouvoir, à se soigner, à communiquer, etc. Ces mêmes évolutions ont aussi accru sa capacité à s’auto- détruire et à profondément altérer la Terre et le vivant. Je suis passé volontairement du « progrès », au singulier, aux « évolutions », au pluriel. Réunir en un unique ensemble des évolutions si dispersées est une vue de l’esprit : le « progrès » est une promesse et non un constat.

Cette promesse sert bien des intérêts politiques, économiques : toute évolution technologique a une destinée complexe, elle dépend de toute une série de réseaux qui la rendent efficace. Une efficacité constamment remise en question ! L’amiante a paru efficace, or on la rejette. De même pour le DTT ou le nucléaire (aux yeux de certains)… Les concepteurs des réacteurs utilisés à Tchernobyl pensaient avoir fait les meilleurs choix…

Franck Damour : « Sans renoncer au pouvoir des technologies, il nous faut rompre avec la technologie comme pouvoir. »

Allez donc expliquer à des personnes qui sont aujourd’hui très pauvres qu’il ne faut pas qu’elles utilisent les progrès de la science pour améliorer leur potentiel et sortir de la misère !

L’histoire du XXe siècle est éclairante sur ce point : aucune technologie, aussi moderne soit-elle, ne réduit les écarts de richesse à elle seule. A contrario, des techniques ancestrales, conservées par des peuples jugés comme « peu développés » ou « moins avancés », sont à présent étudiées et mobilisées pour aider à la transition énergétique.

Le vrai danger n’est pas le transhumanisme, mais le solutionnisme technologique auquel il parti- cipe. Une idéologie largement partagée dans la Silicon Valley, à Shanghai ou Dubaï, croit que les débats politiques et les problèmes sociaux sont solubles dans une bonne application technolo- gique. La technocratie conduit souvent à des échecs, mais elle connaît depuis 30 ans un retour de flamme impressionnant.

Autrefois l’évolution se faisait de manière naturelle, aujourd’hui elle est technologique : aucune différence !

C’est là une idée souvent développée par les transhumanistes, au sens idéologique du terme. Elle est à la fois vraie et fausse. Elle est vraie dans le sens où il est totalement artificiel de séparer nature et technologie : la technologie et l’invention de techniques nouvelles sont dans la nature de l’homme ! Dès lors, dire que l’évolution tech- nologique prolonge l’évolution naturelle est une erreur.

Le transhumanisme nous appelle à prendre en main notre évolution pour nous libérer de « la loterie génétique » : la mortalité, les capacités limitées… Quelle vision singulière de l’évolution éloignée des conceptions scientifiques !

Elle présuppose qu’il y a une succession, que l’évolution est linéaire et qu’au final, le présent est mieux que le passé et le futur mieux que le présent. Une vision au service de l’idée de progrès.

Reconnaissez au moins que L’Église n’a pas à intervenir dans ce débat qui concerne unique- ment la science et la société : elle est archaïque, hostile au progrès !

Vous vous trompez lourdement lorsque vous affir- mez que l’Église a toujours été contre le progrès ! Saviez-vous que l’un des États européens à se doter le premier de l’électricité et d’un réseau ferré a été l’État pontifical au milieu du XIXe siècle ?

Saviez-vous que le pape Pie XII a consacré une grande part de ses interventions publiques à défendre les bienfaits des techniques nouvelles ? Je pense que cette idée d’un archaïsme de l’Église en matière technologique est d’abord liée à la focalisation de nos sociétés occidentales sur la morale sexuelle que propose son magistère.

Le point de vue de l’Église sur l’application des technologies au corps humain et la défense de la vie, de sa naissance à sa mort naturelle, y est aussi forcément pour quelque chose…

Avec le pape François, une inflexion est apparue, développant des intuitions portées par Jean-Paul II et Benoît XVI, avec sa sensibilité personnelle. Sa dénonciation du « paradigme technocratique » – que François considère comme responsable de la crise écologique et sociale que le monde traverse –, le conduit à défendre l’idée que nous devons développer autrement nos technologies.

Sans renoncer au « pouvoir des technologies », il nous faut rompre avec « la technologie comme pouvoir ». Voilà une conception humaniste des technologies qui autorise l’humain à se dépasser et se transcender sans se perdre en route !

Le Pape sait bien que l’Église n’a pas toutes les réponses et qu’elle n’est pas la seule à avoir des réponses. Il l’affirme souvent : « Il est de mon devoir de participer à la construction d’une sagesse com- mune pour habiter la maison commune ! »

POUR ALLER PLUS LOIN

La tentation transhumaniste, Franck Damour, Salvator, 2015, 158 p., 16 €.

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