Le pardon peut-il nous guérir ?

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Libération. Le pardon peut être un moyen très puissant pour remettre le passé à sa place, car lui seul peut nous délier du mal subi. Un formidable espoir dans la souffrance.

Propos recueillis par Lorraine Gravereau.

Et si le pardon pouvait soigner ? Selon des études, 30 % de la population française souffre de symptômes post-traumatiques. La mémoire blessée est orientée vers un passé qui ne passe pas et qui prend toute la place, ou qui est au contraire vécu dans le déni. Quand on a subi un vrai malheur, il est toujours perçu au départ comme indépassable, insoluble. Or, d’après de récentes études menées en Amérique du Nord, le travail psychique de pardon apparaît comme un moyen très puissant pour remettre le passé à sa place et apaiser la mémoire blessée. Car le travail de pardon n’est pas un antidote contre la blessure ou une énième technique psy : c’est un besoin humain fondamental auquel nous ne savons plus nous connecter., Il nous faut réapprendre à le vivre, même quand l’autre ne s’est pas repenti, ne nous demande pas pardon, qu’il est mort, que la relation a disparu ou qu’on doit s’en protéger. Oui, il est possible et nécessaire de pardonner, même unilatéralement. Car pardonner c’est se délier soi-même du mal dont on a souffert. C’est cesser d’être une victime.

Le non-pardon enferme

Le pardon prend sa source dans deux questions fondamentales : que faire du mal que l’on m’a fait ? Comment faire du passé « ce qui passe » ? On constate en effet, à l’inverse, que les personnes qui se situent dans le « non-pardon » sont enfermées dans le passé : elles demeurent dans la rumination de blessures anciennes ou dans la plainte durable « contre » l’autre auquel on ne peut pas ou ne veut pas pardonner, de peur d’oublier ou d’excuser. Elles vivent souvent aussi dans l’étouffement de la révolte contre l’offenseur, et de cette colère qui pourrait être dévastatrice. Mais en étant contenue, celle-ci devient finalement une violence retournée contre soi-même.

Mais comment le pardon peut-il nous guérir des blessures inévitables de la vie ? Le pardon est étroitement mêlé au travail de mémoire et de deuil. Il n’est ni l’excuse ni l’oubli. Il ne signifie pas que la victime devrait se laisser faire ou le coupable être amnistié. Le pardon semble en réalité lié au don. En effet, l’étymologie grecque du mot – aphesis – nous apprend qu’il est un mouvement de « laisser-aller », « laisser derrière soi ».

Le pardon peut alors nous délier du mal souffert, en nous permettant de modifier le sens de ce qui nous est arrivé. Le pouvoir de pardonner s’enracine en effet dans la possibilité même d’intégrer le souvenir de l’expérience du mal, alors qu’on pensait qu’on ne pourrait jamais le dépasser. Il nous apprend à vivre en intégrant la mémoire du malheur à notre vie, sans qu’elle ne nous détruise plus.

Mais pour rouvrir sa vie par le pardon, certains deuils sont nécessaires. Il faut renoncer à la contre-violence, c’est-à-dire l’abandon de la colère et du désir de vengeance. Ainsi qu’à l’autodestruction que l’on s’inflige parfois, par loyauté à la blessure reçue initialement : on se fait ainsi revivre inconsciemment et indirectement la blessure subie. Il faut également faire le deuil du « réversible » : il n’est pas possible de faire en sorte que ce qui est arrivé ne soit pas arrivé, même si ce malheur est profondément injuste. Il faut aussi renoncer à faire de sa souffrance personnelle un absolu, c’est-à-dire cesser de vivre en s’identifiant totalement au malheur qu’on a vécu, soit en le répétant, soit en devenant soi-même le bourreau. Il faut abandonner nos fantasmes de réparation : rien ne pourra compenser ou réparer parfaitement le dommage subi. Il faut enfin perdre l’illusion que la vie relationnelle puisse être sans perte : vivre c’est se confronter au risque d’être blessé à nouveau.

Ouvert au changement

Le travail de pardon, en permettant de se dégager d’une posture « d’être-victime » ou « d’être-fautif », permet à la personne de se retrouver pour déployer un projet de vie relationnelle plus libre, vers elle-même et vers les autres. Il faut noter cependant que, lorsque nous évoquons le pardon, qui est un processus long et difficile, nous supposons que seul un être ouvert au changement est en capacité de pardonner. Pardonner à 20 % c’est déjà très bien, pardonner à 80 % est une victoire. Soyons indulgents avec notre capacité à pardonner mais n’oublions pas que cette expérience vaut le coup pour se relier à soi-même en toute liberté. a

Propos recueillis par Émilie Pourbaix

Pour aller plus loin :
Comment pardonner ? Jean Monbourquette, Bayard, 2011

5 Clés pour pouvoir pardonner

1. Savoir attendre.

Le rôle du temps est essentiel dans le processus de pardon. Cicatriser de blessures relationnelles majeures prend du temps, notamment parce qu’il faut trier, élaborer et soigner les émotions douloureuses attachées aux blessures.

2. Être écouté.

Que cette écoute soit amicale ou professionnelle, c’est avec l’aide d’un tiers non jugeant que le processus de pardon est facilité. Après un trauma ou une blessure grave, savoir demander de l’aide est difficile, mais c’est le premier pas vers la guérison

3. Prendre de la distance avec son agresseur.

On ne peut pas pardonner quand on est toujours au contact d’un agresseur. Pardonner à quelqu’un qui nous fait du mal de manière récurrente, c’est lui donner l’autorisation de continuer.

4. Comprendre.

Comprendre que la personne qui nous a blessé vaut mieux que ses actes négatifs, sans toutefois nier l’existence des actes négatifs posés. C’est un équilibre à trouver.

5. S’ouvrir au changement.

Seule une personne ouverte au changement, et qui accepte les pertes liées à la blessure reçue, est capable de commencer à pouvoir/vouloir pardonner. En effet, on préfère parfois une situation malheureuse et connue à une possibilité heureuse qui suppose d’aller vers l’inconnu. Lâcher notre identité de victime est pourtant libérateur. a

TÉMOIGNAGE : « Faire le deuil de l’attention non reçue »

Nicolas est très susceptible, il a l’impression de ne jamais en faire assez pour se faire apprécier dans son travail et en famille. Lorsqu’une relation ne fonctionne pas, il en porte passivement le poids ou se met en colère de façon disproportionnée. Enfant, Nicolas a souvent été livré à lui-même, négligé par ses parents, malgré ses efforts pour se faire aimer. Pourtant Nicolas banalise, excuse et semble incapable de reprocher ces manquements aux devoirs parentaux. Par conséquent, son estime de lui-même est fragile : c’est ce qui le fait sur-réagir régulièrement dans sa vie adulte. Lors d’une psychothérapie, Nicolas va tout d’abord rentrer en contact avec sa colère d’enfant (jamais avouée), faire le deuil de cette attention non-reçue, questionner ce qui aurait dû être fait par ses parents, réaliser à quel point il n’a pas été protégé dans son enfance pour soigner son vécu d’être sans valeur. Nicolas a dû traverser un pardon unilatéral, car ses parents n’ont jamais reconnu leurs torts. Cependant, grâce au travail de pardon, il a réussi à avancer sans rancœur, avec la capacité de ne pas reproduire auprès de ses enfants ce qu’il avait subi.

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