La douceur

by Alexandre Meyer

C’est parce que la vie est dure que la douceur est nécessaire. Elle peut nous apprendre le « métier de vivre », jour après jour, jusqu’à en faire un art de la joie.

Par Aurélie Godefroy. Propos recueillis par Émilie Pourbaix

Dans une époque où l’on nous demande d’être parfait, toute faiblesse et toute insuffisance sont bannies… Lorsque les aspirations se heurtent au réel, il s’agit alors d’accepter nos faiblesses et nos fragilités, et d’apprendre l’art de la réparation de la vie (ou résilience) pour cheminer vers qui nous sommes réellement. Nous sommes malheureusement aujourd’hui bien plus concentrés sur les résultats que sur les personnes, négligeant ainsi de prendre soin de nous-mêmes et des autres. Et quoi de mieux que la douceur comme antidote au mal ? Car si on peut être doux dans la manière de manifester son engagement, de vivre ses valeurs et de les transmettre, cela n’empêche pas d’être dans le même temps ferme et solide sur notre façon de voir la vie.

Je me demande si l’un des grands luxes de l’existence n’est pas de créer, de tisser ce rapport « doux » aux autres et de le rendre aussi harmonieux et serein que possible. La douceur, qu’elle soit chez les femmes ou les hommes, est une richesse et une force. Elle permet, en se diffusant, d’augmenter notre qualité d’être au monde. La douceur c’est l’accueil, le respect et l’ouverture ; la souplesse, le dévouement, l’adaptabilité, la patience.

Cette douceur intérieure nécessite un véritable cheminement, et dans notre quotidien envahi par le stress, il n’est pas toujours facile de trouver une voie pour s’épanouir.

La douceur véritable requiert une attention authentique, c’est une qualité majeure qui nécessite disponibilité, écoute et bienveillance entière. Pour les Grecs, estime l’historienne Jacqueline de Romilly, la douceur est une « disposition à accueillir autrui comme quelqu’un à qui on veut du bien. » Douceur envers un enfant, un vieillard, un malade… Chaque humain est sensible, fragile et donc réceptif à la douceur et bouleversé par elle.

S’accorder du temps pour prendre soin de ses besoins, apprivoiser ses émotions, accueillir les apprentissages de la souffrance constituent ce long processus de transformation qu’est le changement. Il est essentiel pour cela de rejoindre cet espace de silence et de calme en nous, une attention aimante et une présence apaisée pour aller vers une douceur rayonnante.

L’amour de soi n’est pas être égoïste ou « égocentré », loin de là. Comment être en harmonie avec autrui si nous sommes en conflit – consciemment ou inconsciemment – avec nous-mêmes ? Ce non-amour de soi est à la source de toutes les dépendances. La douceur envers soi favorise également le lien social et le sentiment d’appartenance à la même humanité. Le chercheur Ilios Kotsou en parle dans son très bel Eloge de la lucidité : « Un grand nombre d’études soulignent que la douceur envers soi est associée à de meilleurs indicateurs d’une bonne santé mentale comme plus de satisfation dans la vie, un sentiment d’être plus connecté aux autres, ainsi que moins d’autocritiques, de ruminations, d’anxiété, de dépression ou de perfectionnisme. Cette douceur qui conduit aussi à plus d’optimisme, de curiosité et d’initiative personnelle. » Nombreux sont les bénéfices de la douceur envers nous-mêmes dans des domaines très différents de notre vie. Et, à tout moment, nous pouvons choisir de créer cette meilleure relation, faite de bienveillance et d’attention. L’estime de soi est, dans ce cas, essentielle à notre bonheur et à notre épanouissement. Elle se gagne jour après jour, et cette transformation ne peut s’opérer sans douceur. Comme le dit le docteur Bernie S. Siegel : « L’estime et l’amour de soi-même sont des valeurs qui permettent d’envisager la vie comme un plaisir et non comme un fardeau. »

Empathie, compassion, altruisme : autant de mots qui rejoignent la même notion de douceur, appliquée cette fois à notre lien à l’autre. La compassion pourrait être définie comme une capacité à percevoir le vécu et la souffrance de l’autre tout en étant conscient qu’ils sont en résonnance avec notre propre souffrance. Et dans l’ouverture de notre coeur, avoir envie de soulager la souffrance d’autrui, tout en prenant soin de la nôtre.

4 clés pour développer sa douceur intérieure

Lâcher prise

Le lâcher-prise est à la fois un concept et une manière d’être au monde. Pas facile, car on veut en général tout contrôler. Ce n’est pourtant pas un renoncement, mais au contraire une façon de se libérer pour changer et avancer. Au-delà d’expérimenter une attitude bien particulière face à la vie, le lâcher-prise se sent, se vit. Nous devons pour cela couper court à nos ruminations, ne plus nous identifier à notre mental et prendre de la distance vis-à-vis de lui. Faire la part des choses entre ce qui dépend de nous ou pas nous permet donc d’être plus libre et plus doux avec nous-mêmes. En effet, ce qui ne dépend pas de nous ne mérite de notre part aucun effort, énergie ou attention. Le seul levier de changement est la souplesse en douceur pour vivre les choses au mieux. Nous avons le choix entre deux options : soit nous adapter, soit souffrir de ce qui nous est imposé.

Accueillir l’instant présent

Nous vivons bien souvent accrochés au passé ou à nos projections, alors que le présent est le seul moment de l’action. Il est important d’être présent à chacune de nos actions, même celle qui semble la plus banale, car elle engage tout – notre coeur, notre corps et notre esprit – pour accueillir avec générosité et douceur ce qui constitue la vie.

L’auto-compassion

Loin de la complaisance, l’auto-compassion nous aide à mobiliser notre énergie en vue du changement. Il est nécessaire d’accepter nos fragilités, ce qui permet de prendre soin de nous pour nous mettre en mouvement et aller de l’avant. « L’un des meilleurs usages que nous saurions faire de la douceur, c’est de nous l’appliquer à nous-mêmes, ne dépitant jamais contre nous ni contre nos imperfections ; car encore que la raison veut que lorsque nous faisons des fautes nous en soyons contristés et marris, il faut néanmoins que nous empêchions d’en avoir une déplaisance aigre et chagrine, dépiteuse et colère. » (Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote) Il est nécessaire aussi d’apprendre à se pardonner. Et plus on accepte d’être la partie que l’on n’aime pas, plus on devient celle que l’on aime.

Aurélie Godefroy est journaliste et l’auteur de plusieurs ouvrages, notamment de Méditer, une médecine des âmes (Albin Michel).

POUR ALLER PLUS LOIN

Éloge de la douceur, Aurélie Godefroy, Éditions de l’Observatoire, 2018

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