Gilbert Montagné : Le clairvoyant

by administrator

Rencontre. Le plus beau compliment ? Le comparer à Stevie Wonder. Pas pour sa cécité, mais pour le talent et surtout pour la couleur de peau. Gilbert Montagné est noir, et il n’y a que nous qui ne le sachions pas.

28  décembre 1951. Jeanne Montagné accouche de son quatrième enfant à cinq mois de grossesse. Pesant à peine 950 grammes, le bébé se bat pour vivre. Il sort de couveuse au bout de trois mois, vivant mais aveugle, le nerf optique brûlé par un trop plein d’oxygène. De cette épreuve fondatrice il a tiré une force incroyable, une joie de vivre qui ne s’est jamais démentie.

Quelle entrée dans la vie !

Oui, sur la table de la cuisine ! Plus j’avance dans ma vie, plus les images de ma naissance sont claires et me reviennent à l’esprit.

Comment pouvez-vous parler d’images ?

L’imagination est faite d’images. Elles n’arrivent pas à mes yeux mais à mon esprit. Quand je pense à vous, je pense plus à comment ma voix rebondit sur votre visage qu’à votre visage en particulier. C’est une vision différente !

Le mot aveugle vous agace-t-il toujours autant ?

J’ai évolué. Au départ ça m’énervait que ce mot soit toujours péjoratif : « Je l’ai vu, je ne suis pas aveugle ! » On parle aussi d’un atten­tat aveugle ; évidemment, un attentat ne peut pas être clairvoyant ! La cécité la plus grave est celle de l’esprit.

Que pouvez-vous nous dire des ténèbres ?

Je ne suis pas dans les ténèbres ! J’ai ma propre forme de vision, aussi légitime que celle d’un voyant. Le noir, je ne sais pas ce que c’est, le blanc non plus, ce qui m’a évité de vrais pro­blèmes. Je me sens très noir dans ma façon de chanter, de penser, de parler.

Votre maman a essayé d’avorter de vous. Ce qui est très beau, c’est qu’elle vous l’a confié.

J’ai compris que l’on est seul dans notre corps. Mais ce n’est pas triste ! Pendant mes trois mois de couveuse et de solitude, je me suis construit un amplificateur de force à l’intérieur. Les problèmes ne sont que passagers. On a tous en soi les ressources pour s’en sortir.

« Vous souffrez de ce malheur qui vous accable. Vous n’imaginez pas ce que votre fils pourra faire. Il vous épatera ! », a dit le médecin en annonçant votre cécité à vos parents.

Il leur a ouvert la route des possibles. Maman m’a toujours dit que je n’apportais pas la souffrance ni les ténèbres mais la lumière. J’ai vécu très heureux dans un petit appartement parisien, entre mes frères et sœurs. J’allais au cinéma avec eux, je faisais tout avec eux. On est tous différents mais tous importants. C’est ce que je dis toujours à mon public.

Le soleil brille pour tout le monde…

Le soleil, c’est très important pour moi. Il nous a été donné par le Créateur comme l’eau et l’air. Je vois le soleil quand vous ne le voyez pas. Même caché derrière les nuages, je le sais là.

Vous êtes proche de la nature. The fool, un de vos succès, a été inspiré par le chant d’un oiseau sur un chemin du Bourbonnais.

Je suis parti des premières notes jouées par cet oiseau et la mélodie m’est venue instantanément ! J’aime les oiseaux, leur chant, le bruit qu’ils font en s’envolant, j’aime les caresser aussi. J’ai compris que vous, les voyants, pouvez voir les choses de loin. Moi il faut que je touche pour savoir, alors à la maison j’ai des oiseaux empaillés, un cerf, un renard aussi.

Quel regard porte-t-on sur vous ?

Dès l’âge de trois ans, j’ai senti le regard inquisiteur et peiné des gens. C’est moi qui les consolais ! Et comme les gens sont gênés, c’est aussi moi qui vais à leur rencontre. L’important n’est pas qui fait le premier pas, mais que le premier pas soit fait.

Votre livre J’ai toujours su que c’était toi (éd. Calmann-Levy) est sorti en braille. Heureux ?

Très ! C’est émouvant pour moi de le lire. Le braille, c’est très sensuel.

C’est beau tous ces points blancs en relief sur le papier immaculé…

C’est vrai, c’est blanc ? J’aime bien savoir.

Vous racontez l’incroyable histoire de vos parents et de votre mère, juive, sauvée de la gestapo par la première épouse de votre père dont elle ignorait parfaitement l’existence !

La première femme de mon père portait le même prénom que ma mère, Jeanne. Papa avait gardé son passeport et s’en est servi pour maman. Lui n’a jamais rien dit de cette histoire. C’est ma mère qui m’a tout raconté.

Après avoir vu au cinéma le film Lucie Aubrac, vous décidez de retrouver cette première épouse, déjà âgée.

Jeanne avait suivi ma carrière, persuadée que j’étais le fils de son premier époux. Quand je l’ai appelée, elle m’a dit « J’ai toujours su que c’était toi ». Je lui ai raconté comment elle avait sauvé ma mère sans le savoir. Nous avons vécu quatre années de complicité magnifique avant son décès.

Avez-vous été élevé dans la religion juive ?

Mon père était catholique non croyant et ma mère juive à voix basse. Suite à l’holocauste, elle a refusé d’investir sa judaïté. Elle a voulu pour nous une éducation catholique « au cas où ça recommence ». J’ai été baptisé à trois ans Boulevard des Invalides, ça ne s’invente pas !

Et aujourd’hui ?

Mon éducation religieuse a été très complète. J’ai fait du chant grégorien et enregistré pour la messe du dimanche de France Culture. Aujourd’hui je me sens bien dans les chapelles et je fais aussi shabbat parfois.

Dans l’évangile de Jean un aveugle est guéri par Jésus. Qu’est-ce que ne voient pas ceux qui croient voir ? Que voient mieux que nous les non-voyants ?

Ceux qui voient avec leurs yeux ne voient que dans une seule direction, la vue extérieure. Ils sont amputés de la vision intérieure et il leur faudra toute la vie pour la trouver. Moi je suis totalement dans cette vision intérieure. La bonne nouvelle, c’est qu’on a tous la possibilité de la trouver !

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