Francis Lalanne : L’homme libre

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 Rencontre. Cheveux longs, cuissardes et guitare acoustique, un look qui signe ce chanteur amoureux des mots, de poésie et de foot. Ce troubadour est aussi un comédien intense et un homme habité par sa foi en Dieu.

Propos recueillis par Emmanuelle Dancourt

Nominé deux fois aux Molières, il a joué Dom Juan (Molière), Coriolan (Shakespeare), Don Quichotte, Lorenzaccio (Musset), L’affrontement (avec Jean Piat) et récemment M. Ibrahim et les fleurs du Coran, d’Éric-Emmanuel Schmitt, sans oublier l’unique pièce de Karol Wojtyla (Jean-Paul II), La Boutique de l’orfèvre. Rencontre avec un artiste à plusieurs facettes.

Vous avez joué M. Ibrahim, pour Éric-Emmanuel Schmitt, comment résumer la pièce ?

Un vieil épicier musulman, M. Ibrahim, devient le mentor d’un enfant juif perdu. C’est une pièce qui est bien au-delà des poncifs sur les religions, une pièce sur l’essentiel.

Succès interrompu par un problème de vision, passager mais handicapant.

On m’a fermé les yeux pour que je voie quelque chose que je ne verrais pas les yeux ouverts. Le mal peut arriver pour un bien. Je sais que Dieu m’aime. Je sais que je vais trouver la lumière. « L’essentiel est invisible pour les yeux », disait Saint-Exupéry. Votre plus belle critique ? Philippe Tesson, croisé dans un restaurant, qui m’engueule en me disant qu’il ne me voit pas assez au théâtre ! Ce cri du coeur m’a touché. Que trouvez-vous sur scène comme comédien, que vous ne trouvez pas comme chanteur ? L’art dramatique est une école de rigueur et de travail, bien plus que la chanson. Au théâtre, impossible de faire semblant si on veut toucher le public. Le music-hall n’incarne pas ces valeurs.

La croix autour du cou ?

Je la porte en permanence. Elle m’a été offerte par des bénédictines dans un couvent où je me retire parfois pour prier et écrire, et qui prient pour moi toute l’année.

C’est un acte militant ?

Un acte de défense de la laïcité. Certains se servent du concept de laïcité contre sa signification. La liberté de culte est une liberté fondamentale de la République. Porter une croix, un voile, une kippa, si c’est un vrai choix, n’est pas porter atteinte à l’intégrité d’autrui.

L’homme a-t-il une mission sur terre ?

Nous avons quelque chose à faire et à être sur cette planète, mais il y a ce que nous sommes et ce que nous sommes devenus. Et ce que nous sommes devenus fait-il partie du projet initial ?

La phrase la plus importante du Christ ?

« Aime ton prochain comme toi-même. » Ni plus ni moins. Donc il faut s’aimer. L’autre, c’est nous.

Une odeur de votre enfance ?

L’acétate de cellulose, cette matière dans laquelle sont faites les figurines Starlux de mon enfance. C’est par fidélité à ce souvenir que j’ai racheté cette entreprise, il y a quelques années, pour tenter de la sauver. C’est ma madeleine de Proust.

Vous avez rencontré quatre fois Jean-Paul II.

En 1985 à Namur, j’ai chanté après sa rencontre avec les jeunes mais lui n’a pas pu rester pour me voir. Je lui avais fabriqué une petite croix en bois, liée avec un brin d’herbe, il était très content et m’a donné sa bénédiction.

Seconde rencontre à Rome.

À Namur, je lui avais proposé de venir chanter pour lui à Rome. On m’a donné un numéro, et, un jour, à 6 heures du matin, j’ai chanté la messe pour lui et les douze moines qui priaient avec lui. Je ne sais pas si on peut imaginer le niveau d’élévation spirituelle ! Il y avait une puissance de la prière rarement rencontrée depuis.

Dix ans plus tard, vous le revoyez pour lui présenter le film Marie de Nazareth, de Jean Delannoy, dans lequel vous jouez Joseph.

Inoubliable. Il était déjà très malade. Il est venu vers moi les joues et les yeux baignés de larmes : « Votre interprétation était magnifique, évangélique et apostolique ! » a-t-il dit en me serrant dans ses bras. J’étais bouleversé. Je lui avais apporté Le Journal de Joseph, un livre écrit pendant le tournage, où j’ai eu des sensations très fortes sur la vie de Joseph. Un cardinal a retiré le livre desmains du pape, mais il l’a repris et serré contre sa poitrine et m’a dit : « Je vais le lire ! »

La quatrième rencontre, c’est en jouant sa pièce.

Quand Paul de Larminat m’a proposé lerôle d’Adam dans La Boutique de l’orfèvre, j’ai accepté en répondant : « Je vais le dire », pour remercier le Pape de l’attention portée à ma foi. Cette pièce parle de l’amour du couple, vu par le prisme de l’engagement. Que dit-on exactement quand on dit à l’autre « Je t’aime » ? Il n’y a pas de véritable amour sans véritable engagement. Adam est la voix de Jean-Paul II, un passeur qui, sans juger, nous éveille à nous-mêmes

Qu’aimez-vous dans le théâtre de Jean-Paul II ?

C’est le théâtre d’une jeune vieille âme. Un théâtre lyrique où l’on entend la musique parler. Pour lui, la vérité passe par le langage et par le dire. Quand il était jeune, c’était un acteur militant, qui se rendait dans les familles pour jouer des rôles qui mettent l’accent sur les grandes causes à défendre.

Que gardez-vous de ces rencontres ?

Nous avons parlé foi, de spiritualité, mais aussi beaucoup de théâtre, d’acteurs. Il avait une telle passion pour les artistes ! Ces rencontres m’ont traversé.

La conversation avec Jean-Paul II dure toujours?

Les êtres qui ont compté pour nous restent en connexion avec nous par la pensée, par la prière, par la vie après la vie. L’amour est une énergie qui ne s’éteint pas et relie les êtres pour toujours.

Le seul mot à retenir de cet entretien ?

« Aimez-vous comme je vous ai aimé, aime ton prochain comme toi-même. » C’est de cet équilibre- là dont nous parle le Seigneur, c’est pour ça que je porte cette croix.

Une envie ?

J’ai passé mon enfance entre le Sud-Ouest et l’Uruguay, ma fille vit en Amérique latine. Après une vie d’artiste nomade, j’aimerais m’enraciner quelque part, dans une terre où ma descendance trouverait racine aussi.

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