Michel Delpech : Extra lucide

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 Rencontre. La nouvelle génération s’empare de ses succès. Lui savoure cette reconnaissance avec la lucidité de celui qui sait que la jeunesse passe trop lentement, titre de son dernier livre.

Propos recueillis par Emmanuelle Dancourt

Il a eu deux maisons. La première était bâtie sur le sable. Il chantait alors Pour un flirt, Chez Laurette, Le Loir-et-Cher et vivait de gloire, d’argent facile, d’excès en tous genres. La tempête a soufflé, le tsunami de la dépression est arrivé et la maison s’est effondrée. Des années et une conversion plus tard, il a bâtit sa nouvelle maison sur le roc, un roc qui s’appelle Dieu.

Cette parabole résume bien votre vie ?

J’ai écrit un livre il y a quinze ans L’homme qui avait bâti sa maison sur le sable. Elle résume bien la sensation que j’ai d’avoir bâti ma vie sur rien de concret et avec des bouts de ficelles.

Comment êtes-vous devenu chanteur ?
À l’internat du lycée de Pontoise, deux surveillants ont présenté mon groupe de musique dans une maison de disque. J’ai été repéré.
Et le succès est arrivé immédiatement ? Faire une bonne chanson populaire n’est pas si facile : il faut y croire, être en osmose et surtout pas trop cultivé ! J’écrivais facilement et avec une absolue sincérité.
Tout le monde s’est approprié vos chansons. En êtes-vous dépossédé pour autant ? C’est un des privilèges des chanteurs : tout le monde peut se servir de nos chansons mais elles nous appartiennent toujours. Plus mes chansons sont chantées par les autres, plus ça me donne de joie.

Votre vie était alors très facile ?

C’est l’itinéraire d’un enfant gâté.

Trop gâté ?

J’avais des attitudes provocantes. J’ai débarqué un jour avec une superbe voiture chez mes parents pour afficher ma réussite. Je me pensais tout puissant. Je n’en suis pas fier.

Vous consommiez drogue, alcool, femmes…

Je m’identifiais à ce jeune chanteur à succès et qui avait tout ce qu’il voulait. C’était la grande tentation. Mais ma vie n’était pas en adéquation avec ce que j’étais intérieurement. Il y avait un gouffre incroyable ! J’ai perdu mon âme.

Vous vous êtes alors tourné vers les religions ?

J’avais une répulsion pour le christianisme, ma religion d’origine, trop austère, trop morbide à mon sens.

C’était : « Tout sauf ça ! » Je n’avais rien compris.
Et voilà comment on se retrouve à prier Jésus en position du lotus, en récitant un mantra en sanskrit. Plutôt déstabilisant ! Jésus, c’était le Dieu de mon enfance, je ne pouvais pas l’occulter comme ça. Je l’ai fait entrer dans d’autres pratiques mais ça n’a pas marché et l’expérience a contribué à me déstructurer.

Qui est frère Odon ?

À la fin des années 1970, il était le boulanger de l’abbaye bénédictine de Saint-Wandrille (Seine-Maritime). Je l’avais vu dans une émission de télévision. Il avait mené une vie dissolue avant d’entrer dans les ordres. Il a accepté de me rencontrer plusieurs fois. J’allais dans sa boulangerie pour discuter. Il m’a conseillé des lectures. Grâce à lui et ses frères, moi, le disloqué, je me suis trouvé mieux.

Porté par la prière des autres ?

Exactement. Se retrouver au cœur de la prière d’une assemblée m’a reconstitué. Mais ma vie de chanteur a repris à plein temps, je suis retombé dans tous les tourbillons que je connaissais. Je pense souvent à lui et à cet endroit merveilleux, cet hôpital de l’âme.

Votre définition du péché ?

Pécher, c’est savoir qu’on agit contre soi ou contre l’autre et qu’on ne fait rien pour s’en empêcher, par paresse ou par vanité. Même saint Paul faisait le mal qu’il ne voulait pas faire. Le péché est une erreur.

Une erreur qui se soigne ?

« Va et ne pèche plus », dit Jésus. Il a la parole définitive. Cela suffit pour avoir une idée claire de ce que doit être notre existence.

Que lisez-vous ?

J’aime beaucoup saint Augustin. Il est contemporain, moderne, éternel. J’ai noué avec lui une relation amicale, complice. Toute proportion gardée, je me reconnais en saint Augustin, dans sa quête d’amour éperdue. J’aime bien les saints qui n’ont pas toujours été des petits saints.

Votre première épouse est décédée quelques mois après votre divorce. Geneviève aujourd’hui partage votre vie.

Elle a fait un pari dingue ! À cette époque, il était dangereux de venir avec moi. On ne pouvait pas compter sur moi, je n’en avais ni la force physique, ni psychique. Grâce à elle, j’ai affermi ma vie.

Votre voyage de noces s’est fait à Jérusalem…

Notre rencontre se situait à un certain niveau. Nous voulions plus qu’une plage au soleil. J’étais en quête de rédemption : il fallait effacer ce lourd passé, que je traînais comme un boulet.

Que s’est-il passé au Saint-Sépulcre ?

Devant le tombeau du Christ, j’ai été bouleversé. J’ai très précisément ressenti que je retrouvais Jésus Christ comme une personne, comme un frère. J’ai pleuré. Je me suis mis à genoux. C’était très doux. J’ai senti que tout était pardonné. Dans la foulée, j’ai lu tous les épîtres de saint Paul.

Vous avez vécu une résurrection ?

Oui. J’ai frôlé le pire. J’ai recomposé une famille, retravaillé, mais je ne peux pas me l’attribuer. Livré à moi-même, rien n’aurait été possible. Dieu est avec moi. Je crois.

Et votre fils s’appelle ?

Emmanuel, ce qui signifie Dieu parmi nous. Nous avions déjà deux enfants chacun. Emmanuel, est né en 1990 quelques années après ce voyage à Jérusalem. Lors d’une séance de dédicace, un vieux monsieur tranquille s’est approché très dignement et m’a dit s’appeler Emmanuel. C’était beau et simple.

Regrettez-vous le temps perdu ?

Non. Il m’a fallu enfin me battre, enfin vivre et comprendre. Je suis très content d’avoir eu ce parcours sinon je n’aurais pas saisi tout ce que je sais de la vie. J’en remercie le ciel car il fallait que j’en passe par là.

La jeunesse passe trop lentement ?

Le prix à payer a été très cher.

 

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