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Elizabeth Sombart : « CE QUI PORTE DES FRUITS, C’EST D’OFFRIR »

1 décembre 2021

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Le silence et la grâce

Elizabeth Sombart a consacré sa vie à la musique dès son plus jeune âge. Premier prix national de piano et de musique de chambre, elle quitte à 16 ans le conservatoire de Strasbourg pour Buenos Aires (Argentine) avant de compléter sa formation à Londres puis à Vienne. Depuis lors, elle n’a cessé de se produire dans le monde entier, accueillie dans les salles de concert les plus prestigieuses.

PROPOS RECUEILLIS PAR ALEXANDRE MEYER

Que voulez-vous offrir à vos spectateurs ? Je pense qu’il y a un secret de Dieu dans la musique classique, dans ses nuances, ses sfumature comme l’on dit en italien. Il y a la possibilité de percevoir des délicatesses qui, sans employer de mots, touchent les personnes dans le secret de leur âme. Il y a quelque chose dans la musique qui est de l’ordre de la consolation éternelle. Dans les temps que nous vivons, c’est très important de continuer à offrir cette consolation.

Quel est l’objectif de votre fondation ? La fondation Résonnance a pour mission de porter la musique dans les lieux de solidarité, mais je ne pensais pas que je mettrais un jour un piano dans un funérarium, et que j’irais jouer là pour tenir compagnie aux morts ! Ce que nous avons vécu et que nous vivons encore, aucun pays ni aucun régime ne l’avait jamais imposé à son peuple : laisser mourir les personnes qui nous sont les plus chères et ne pas pouvoir leur offrir une sépulture, faire leur deuil.

Face à une situation intolérable, je peux plonger et faire le jeu de ceux qui nous l’imposent, ou bien l’éclairer autrement, en n’ayant pas peur de faire des choses nouvelles. Regarder objectivement le réel, c’est ce qui nous permet d’avancer, contrairement au déni, à la fuite ou au repli sur soi.

En tant qu’artiste privée de son public, comment avez-vous vécu cette période ? Quels sentiments vous ont animée : la colère, la résignation ? Il faut parler au présent : nous n’en sommes pas encore sortis ! Au début, j’ai pensé que c’était une bonne chose, par égoïsme. Je prenais l’avion comme on prend le bus, je vivais dans mes valises. Alors j’ai rendu grâce, énormément, comme dans une partition lorsqu’il y a un point d’orgue, un grand silence. Le grand silence n’est pas un silence qui doit faire peur, mais celui de la Présence. Une expérience de la solitude habitée. Puis j’ai compris que l’on allait vers quelque chose qui était très dangereux.

Il y a une bataille entre les ténèbres et la lumière. Nous avons vite constaté qu’au nom d’un virus et d’une pandémie, au lieu de donner aux gens ce qui donne de la force : les rencontres, la spiritualité, l’art, ce sont les premières choses qui sont devenues non essentielles ! C’est pour cela que j’ai installé mon piano dans un funérarium ou organisé des mini-festivals limités à cinq personnes par heure. Trouver trois minutes par jour, si l’on est musicien, pour se mettre à son instrument et offrir ces quelques notes en essayant de les faire le mieux possible, c’est contribuer à faire tomber des grâces dans le panier, gratuitement. La gratuité entraîne la gratitude qui appelle la grâce, quoi que l’on donne. Créer des relations avec l’invisible et se rendre compte des fruits que cela porte, c’est magique.

« Il y a un secret de Dieu dans la musique classique »

C’est le conseil que vous donneriez à nos lecteurs de L’1visible ? La philosophe Simone Weil disait qu’« une pensée qui ne devient pas une parole est une mauvaise pensée. Une parole qui ne produit pas un acte est une mauvaise parole. Un acte qui ne produit pas de fruit est un mauvais acte. Et un fruit qui n’est pas donné est un mauvais fruit ». Nous avons tous en nous quelque chose de secret que nous avons oublié d’offrir. Il s’agit aujourd’hui d’opposer à la laideur, à l’injustice, au mensonge, à la destruction tout ce que nous pouvons : le don, l’offrande, un sourire, un effort. De manière consciente. Cela seul fera pencher la balance. Quand le Christ a dit devant une foule de plusieurs milliers de personne : « Comment allons-nous les nourrir ? », si celui qui avait cinq pains et deux poissons s’était dit : « À quoi bon les donner, nous sommes si nombreux qu’il ne pourra rien en faire ! », le miracle n’aurait pas eu lieu et la foule serait repartie le ventre vide. S’il n’avait pas donné ce presque rien, comment le Christ aurait-il multiplié les pains et les poissons ? Ne vous en faites pas, Dieu, le Christ, fera quelque chose de ce que vous donnerez. Ce qui porte des fruits, c’est d’offrir.

Beaucoup pensent que la musique classique est compliquée, hermétique, qu’ils ne peuvent pas la comprendre. Les gens qui ne connaissent pas du tout la musique classique sont plus aptes à l’écouter que ceux qui croient la connaître. Ceux-là ont oublié de laisser leur culture au vestiaire et n’ont pas le cœur aussi libre et ouvert que les autres. J’ai joué dans le monde entier, dans des lieux où les gens n’avaient même jamais vu un piano de leur vie, or je n’ai jamais vu un seul être humain ne pas pleurer en écoutant un Ave Maria de Schubert, un Nocturne de Chopin, un Prélude de Bach, jamais.

Quand vous écoutez L’Empereur de Beethoven, la Messe en si ou un choral de Bach, une voix vous dit que vous portez en vous quelque chose de plus grand que vous. Il ne faut pas en avoir peur. Mandela disait que les gens n’ont pas peur de leur petitesse mais de leur grandeur, car elle les oblige à s’en montrer dignes.

« Je crois profondément qu’il y a en tout homme, en toute créature de Dieu, une notion de l’absolu, de la vérité, de la beauté et du bien. »

Quelle place accordez-vous au sacré, à la prière, dans votre vie ? Chacun doit vivre sa foi à sa manière et chacun est appelé à découvrir sa foi et à la transmettre, la révéler. Cela se fait de soi. Il faut se laisser faire. Benoît XVI disait qu’il y a autant de chemins pour arriver à Dieu qu’il y a de personnes sur terre. Ce qui est important, c’est que le chemin ne devienne pas une idole. La musique classique n’est pas un but en soi, « elle est le bruit que fait la porte du paradis quand elle s’ouvre », disait Haydn, mais elle n’est pas le paradis.

Qu’attend Dieu des hommes selon vous ? Le monde a été laissé aux hommes pour trouver le chemin étroit, celui du retour au Père. Dieu nous aime, ce que nous ne comprenons pas toujours. Je crois profondément qu’il y a en tout homme, en toute créature de Dieu, une notion de l’absolu, de la vérité, de la beauté et du bien. L’homme l’utilise parfois très mal : pour se méjuger, pour se dénigrer, pour s’humilier, mais il a en lui les moyens de discerner ce qui est un mensonge et ce qui est vrai, ce qui est beau, ce qui est harmonie.

Lorsque vous vous retournez sur votre vie de travail, que voyez-vous ? Une journaliste me rappelait que j’avais donné 3 763 concerts de solidarité en vingt ans. Un arrêt sur image, cela fait du bien de temps en temps, car on a toujours l’impression de ne pas en faire assez ! C’est une telle souffrance : la peur de faire une fausse note, sur un fil sans filet, la mort ou l’absolu suprême sans juste milieu, c’est indescriptible. La joie que vous donnez est inversement proportionnelle à celle que vous recevez. Deux notes bien phrasées, c’est un monde de bonheur que l’on s’offre à soi comme aux autres. C’est un geste épiphanique – une révélation – quand il est débarrassé de la peur, qu’il est gratuit, qu’il n’attend rien en retour.

Qu’est-ce qui vous fait vous lever le matin ? Le sentiment de ne pas passer en touriste sur cette terre, qu’il va m’être donné malgré moi d’apporter un peu de consolation, une joie, une espérance au-delà de toute espérance. Un jour que je jouais dans une prison, un détenu m’a dit : « Je ne savais pas que l’on pouvait s’évader verticalement. » On transmet avec la musique quelque chose qui va toucher l’autre dans ce qu’il a d’essentiel et qu’il n’avait pas encore découvert. Lorsque quelqu’un me dit à l’issue d’un concert : « Cela m’a fait du bien », alors je ne me suis pas levée pour rien.

SA FONDATION :

Résonnance

Parce que de nombreuses personnes n’ont pas accès à la musique, elle crée la Fondation Résonnance en 1998 pour offrir, chaque année, plusieurs centaines de concerts dans des hôpitaux, des maisons de retraite, des institutions pour personnes handicapées, des établissements pénitentiaires ou des camps de réfugiés. En vingt ans, la Fondation a essaimé partout en Europe et au Moyen-Orient.

www.resonnance.org

 

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