Dans les yeux du Pape

by Hélène Bordes

Rencontre. À l’occasion du cinquième anniversaire de l’intronisation du Pape François, le réalisateur allemand, Wim Wenders, propose une rencontre exceptionnelle avec le pape François dans un film qui sort le 12 septembre en France.

Propos recueillis par Cyril Lepeigneux.

En réalisant ce film, Wim Wenders a apprécié jour après jour le Pape François qu’il perçoit comme un homme d’action et de prière, un chrétien qui vit sa foi et n’a pas peur de dire des choses qui dérangent. Avec ce film, il partage cette rencontre qui lui a permis de grandir lui-même dans sa foi chrétienne.

Le Pape François, un homme de parole, sort en septembre sur les écrans français. Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de faire un tel film ?

J’ai été très ému quand nous avons tous vu, pour la première fois, le nouveau pape, le soir de son élection, le 13 mars 2013, et entendu qu’il avait choisi le nom de François. Celui d’un des grands révolutionnaires de l’Église. Une première ! Il y a 800 ans, saint François d’Assise s’est rendu compte que la relation entre la nature et les gens se détraquait et il a redéfini notre rapport à la planète. N’était-ce pas aussi la chose la plus urgente à faire aujourd’hui ? Ce saint italien a aussi vécu une solidarité radicale avec les pauvres et les exclus de son époque : c’est tout à fait d’actualité !

Un film avec un pape, ce n’est pas courant… 

Tous les cinéastes sont sans doute convaincus que c’est une chose impossible, alors ils ne le demandent même pas. Je suppose que c’est pour cette raison que Mgr Dario Viganò, alors Préfet du Secrétariat à la communication, m’a envoyé une lettre m’invitant à le faire. Un film pour lequel je devrais trouver un financement indépendant (non, ce n’est pas une production du Vatican !), où toutes les questions seraient autorisées, avec un accès privilégié au pape et aux archives vidéo du Vatican. Comment résister ? Vous savez, beaucoup de mes documentaires (comme Buena Vista Social Club, Pina, Salt of the Earth, etc.) ont vu le jour grâce à ce genre de demande.

A-t-il été compliqué à tourner ? (Le Pape François est un petit peu occupé quand même…)

En deux ans, on m’a accordé quatre fois deux heures pour parler au pape François et le filmer. Au total, il a répondu à 55 questions lors d’échanges très intenses et vraiment interpersonnels, puisqu’il n’y avait personne d’autre. Techniquement, le Saint-Père n’a pas vu de caméra car elle était masquée derrière l’écran sur lequel il ne voyait que mon visage. C’était comme si nous étions seuls, les yeux dans les yeux. Il était totalement concentré et disponible : pas de téléphone portable, ni d’assistant l’oeil rivé sur sa montre…

Vous avez donc pu rencontrer le successeur de saint Pierre plusieurs fois : comment est-il ? Ressemble-t-il au portrait qu’en dressent les médias ?

Il n’est pas différent quand les caméras cessent de tourner. Il est la même personne aimable et humble avec cette puissante capacité à se connecter et à communiquer. Même après chacune de nos longues et épuisantes séances d’entretien, il a serré les mains et échangé avec tout le monde sur le plateau, sans distinction entre producteur, réalisateur ou électricien. D’ailleurs, il a bien précisé qu’il ne se considérait pas comme supérieur à quiconque. Vous savez, lorsque vous voyez quelqu’un presque tous les jours devant vous, même sur un écran, vous avez le sentiment de mieux le connaître. Eh bien moi, jour après jour, je l’appréciais de plus en plus.

Qu’avez-vous cherché à nous montrer en nous mettant ainsi face à face avec le Pape François ? 

Ce que je voulais le plus partager avec vous, c’était ce privilège d’être les yeux dans les yeux avec le Saint-Père. De pouvoir regarder ces yeux totalement amicaux, gentils, curieux, ouverts et tendres était quelque chose que je ne pouvais pas garder pour moi ! Le pape n’est pas uniquement intéressé par les questions spirituelles, mais aussi par nos vies personnelles, nos relations humaines. Il a aussi des choses à dire sur les questions sociales, la justice, les réfugiés et surtout notre environnement. Et il assume cette responsabilité de les dire, à la différence de nos leaders politiques qui ont depuis longtemps renoncé à nous parler de morale ou de vérité. De nos jours, seul le Pape François ose nous offrir une boussole morale. Et il ne demande rien d’autre qu’une révolution morale.

Quand on écoute vos commentaires en voix off, on dirait que le Pape François est un révolutionnaire… 

Je pense qu’il est définitivement révolutionnaire parce qu’il vit ce qu’il prêche. Il nous montre comment cela peut être fait – vivre une vie solidaire avec les autres et aussi avec la Terre. D’ailleurs, il utilise lui-même le mot « révolutionnaire » au cours du film, en qualifiant la voie de saint François qui a suivi les traces du Christ.

Vous êtes vous-même chrétien : votre vision de l’Église catholique a-t-elle changé entre le début et la fin du tournage ?

Ce long temps passé à regarder et à écouter le pape François, chaque jour dans la salle de montage, a eu un grand impact sur moi. Son énergie positive et son optimisme, sa confiance en Dieu, son humilité, son courage, sa gentillesse… c’était contagieux et une énorme source d’inspiration ! Pour devenir plus courageux, par exemple. Pour prendre ma foi chrétienne plus au sérieux aussi. Aujourd’hui, je me sens comme un « chrétien œcuménique » ardent, si une telle dénomination existe.

Votre foi a donc grandi avec ce film ?

Vous le savez sans doute, je suis né catholique et je suis devenu plus tard protestant. Maintenant, je me considère comme catholique et protestant à la fois. Mon penseur préféré du XXe siècle est le philosophe juif Martin Buber. Quant au mystique et théologien américain Thomas Merton, il a eu une grande influence sur ma croissance spirituelle. J’apprécie beaucoup aujourd’hui lire l’écrivain et professeur franciscain Richard Rohr. Alors peut-être que le catholique en moi est encore en vie mais, là encore, je voudrais que nous surmontions tous ces obstacles. Nous sommes trop proches pour être aussi éloignés les uns des autres !

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