Avoir une vie spirituelle mission impossible ?

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Débat. Vous vous demandez ce que vous faites sur terre ? Vous voudriez méditer sur la vie, la souffrance, le mal, l’amour, mais vous n’avez pas le temps ? Et si la réponse n’était pas si compliquée que vous le pensez ?

Débat entre Lili Sans-Gêne et Jean Druel, dominicain.

1. Il paraît qu’il faut prier, méditer, contempler. Ça a l’air tellement compliqué que je ne sais pas par où commencer. Et quand j’ai essayé, il ne s’est rien passé. J’ai essayé de prier, mais les formules ne me disent rien.

Personnellement, je trouve qu’on parle trop à Dieu et qu’on ne lui laisse pas la chance de nous parler. Le nombre de gens qui me disent qu’ils enchaînent les prières et qu’ils ne ressentent pas la présence de Dieu ! Mais quoi ! Ce que j’ai à dire à Dieu est quand même beaucoup moins intéressant que ce que lui a à me dire, non ? La première étape, c’est donc clairement de se taire. Mais attention, je ne te dis pas qu’il faut se taire comme quand on est puni ! Non, il faut plutôt se taire comme quand on guette un bruit léger, le chant d’un oiseau, le pas d’un chevreuil. Il faut guetter Dieu. Il faut arrêter de lui faire peur avec nos gros sabots et lui laisser la place. Jamais il ne forcera ta porte. Sinon, pourquoi t’aurait-il créée libre ? Il n’avait qu’à faire de toi un robot, et il t’aurait utilisée comme il aurait voulu. Le problème de Dieu, c’est qu’il est infiniment grand, infiniment puissant. Alors il doit se faire infiniment discret pour ne pas te faire sentir que tu n’es rien face à lui.

2. Oui, mais si on devient plus spirituel, on devient vite un bigot ou une bigote. Je vais me retrouver à la messe, dans des retraites silencieuses, des groupes de prière… Je sens que l’air de rien ça va m’amener à faire des choses très embêtantes.

 Tu as l’air d’avoir pas mal d’expérience, dis donc ! Tu as déjà fait tout ça ? Le seul problème, c’est que la vie n’est pas un théâtre. Tu vas rapidement te rendre compte qu’il y a des choses qui résistent en toi. Ton passé, l’image que tu as de toi-même, l’image que les autres ont de toi, tes peurs, tes goûts, tes désirs. Attention, je ne te parle pas de ce que tu voudrais montrer, mais de la réalité de tout ça. Tes vraies peurs, tes vrais désirs. Et là, c’est beaucoup plus intéressant… et beaucoup plus risqué. Moi j’ai plutôt l’impression que c’est toi-même qui vas bientôt courir te réfugier à la messe, dans des retraites monastiques et dans des groupes de prière, parce que tu seras déstabilisée par tout ce que tu vas découvrir en toi. Bien sûr, tu n’as peut-être absolument rien en toi qui résiste et qui te dérange. Tout est parfaitement simple et limpide… Mais alors, dis-moi, tu es déjà une bigote ! Ça ne devrait pas changer grand-chose de te le lancer dans ton aventure spirituelle !

3. En tout cas, on sait comment ça se termine. On devient un saint, et la vie n’a plus aucun intérêt. À la fin, tout devient précisément simple et limpide et on s’ennuie.

Oui, enfin bon, dans soixante ans… et puis tu verras que ce qui est intéressant, ce n’est pas tellement toi et tes petits problèmes. C’est le monde. L’aventure inouïe de la création, l’amour fou de Dieu pour nous, la complexité infinie du cœur humain, la beauté sauvage de la vie. Une fois que tu auras éventuellement réglé tes petits problèmes psychologiques, tu seras entièrement ajustée au rythme de Dieu, tu verras le monde comme il le voit. Ce n’est pas exactement ce que j’appelle une vie ennuyeuse !

4. Tu dis que Dieu nous aime d’un amour fou, alors pourquoi nous envoie-t-il des épreuves ?

 Dieu ne nous envoie pas d’épreuves. Il n’est pas là en train de nous regarder et de se demander quel genre de test il pourrait nous faire passer, ni quel genre d’examen de passage nous devrions réussir. Le monde a sa logique propre, et elle inclut la vie et la mort, les hauts et les bas, nos essais et nos échecs. Le monde n’est pas Disneyland, c’est du réel. Et dans ce réel, tout est « pour de vrai ». Voilà ce que Dieu a créé. Il nous faut nous ajuster le plus possible à ce réel. Chaque fois que nous résistons, chaque fois que nous choisissons ce qui nous arrange, chaque fois que nous nous opposons au réel, nous nous en prenons plein la figure. Il nous faut apprendre à traverser le réel tel qu’il se présente à nous, en essayant de garder à l’esprit la vue d’ensemble sur la vie et sur la mort, sur les joies et les peines. C’est un tout. Il faut apprendre à remercier Dieu pour ce tout. Je n’ai pas dit que c’était facile, j’ai dit que c’était le réel. Mais est-ce que tu préférerais vivre à Disneyland et être traité comme un bébé ? Ou bien vivre dans la vraie vie, sans choisir ce qui t’arrange ?

5. Si Dieu sait tout, et s’il sait comment ça finit, pourquoi essayer de changer quelque chose ?

 Dieu sait tout, non pas parce qu’il verrait à l’avance ce qui va se passer. Il sait tout parce qu’il n’est pas dans le temps. Nous, nous vivons dans le temps. Pour nous, il y a un avant et un après. Hier, j’ai pris une décision, aujourd’hui j’essaie de la vivre et demain j’assume les conséquences. Pour Dieu, tout cela n’a pas de sens. Mille ans ou un jour, ça ne veut rien dire. C’est certainement ça le plus compliqué pour nous à comprendre. Dieu sait tout parce qu’il est en dehors du temps. Parce que tout est déjà « fini », que rien n’a jamais « commencé ». C’est comme si je regardais une graine dans ma main : je peux m’imaginer qu’elle germe, que l’arbre grandit, que je grimpe dedans, que je l’abats, que je construis une maison avec le bois, que la maison brûle… Tout ça est dans ma main. Et rien de tout ça n’y est. Ma vie, c’est la même chose dans la main de Dieu. La vraie question n’est pas de savoir si je peux lutter contre mon destin, la vraie question c’est : qu’est-ce que je fais de ma vie ? Alors, est-ce que tu la construis, cette maison ?

6. Quand on prie, on n’est jamais exaucé.

C’est la même chose : Dieu n’étant pas dans le temps, quand on lui parle, nos paroles quittent le temps pour le rejoindre dans son éternité. Prier, c’est connecter le temps à l’éternité, jeter un pont entre lui et nous. Il nous répond toujours, et il nous exauce toujours, mais dans l’éternité ! Ah ben oui ! Ou sinon il fallait nous adresser à un distributeur de bonbons ! Nos prières sont toujours exaucées… mais on ne sait pas quand. Quand nous étions petits, dans cinquante ans. Ce n’est pas grave. C’est même un bon entraînement pour essayer de penser comme Dieu. La foi, c’est de savoir cela. Savoir que nos prières sont toujours exaucées. Une chose que je demande aujourd’hui, je l’ai peut-être obtenue il y a vingt ans. D’ailleurs, t’es-tu déjà posé la question comme ça ? Ce que tu demandes, ne l’as-tu pas déjà reçu ? Et si tu le reçois dans cinquante ans, est-ce que ça change vraiment quelque chose pour la vie éternelle ?

7. De toute façon, ça ne sert à rien de prier, Dieu sait de quoi on a besoin

Dis donc, j’ai l’impression que tu confonds un peu prier et réclamer… La prière, ça n’est pas seulement demander des choses à Dieu. Prier, c’est aussi lui dire merci. Comme je te le disais avant, c’est aussi s’entraîner à vivre dans l’éternité, s’ajuster au réel, tel qu’il est et pas tel que je voudrais qu’il soit. Mais je suis d’accord avec toi sur le fond. Dieu sait mieux que nous ce dont nous avons besoin et ça ne sert à rien de le lui répéter sans cesse. Alors je te propose d’arrêter de lui demander tout et n’importe quoi. Vis dans le présent, cherches-y l’éternité, dis merci pour tout ce que tu as reçu hier, aujourd’hui et demain. Et tu ne seras pas loin du Royaume…


Jean Druel

Le frère Jean Druel est dominicain et vit au couvent du Caire, en Égypte. Spécialiste de grammaire arabe médiévale, il est actuellement le directeur de l’Idéo, l’Institut dominicain d’études orientales, qui a pour objet l’étude de la culure arabo-musulmane par ses sources. Il a récemment publié un Petit manuel de speed dating avec Dieu, aux éditions du Cerf, dans lequel il donne des conseils à ceux qui voudraient repartir sur de bonnes bases dans leur vie spirituelle.

Aller plus loin :

MANUEL DE SPEED DATING AVEC DIEU, KIT D’URGENCE POUR GENS PRESSES, Jean Druel, éditions du Cerf, 2014

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