Anorexie et boulimie: comprendre pour guérir

by administrator

Santé. De plus en plus d’adolescentes souffrent d’anorexie ou de boulimie. Ces graves troubles du comportement alimentaire sont dus avant tout à des causes psychologiques. Pour sortir de cet enfer, il faut comprendre ce qui s’y joue. Enquête.

Propos recueillis par Émilie Pourbaix

Les troubles du comportement alimentaire semblent de plus en plus fréquents. Pour expliquer cette augmentation des cas, on a beaucoup mis en cause les effets de la mode et la valorisation de mannequins filiformes, souvent androgynes. Pourtant l’anorexie mentale est loin d’être une pathologie nouvelle. On la reconnaît déjà dans certaines descriptions datant de l’Antiquité, gréco-romaine et même égyptienne. De plus, il ne suffit pas de vouloir être mince pour devenir anorexique. …

Les troubles du comportement alimentaire supposent un stress interne important, une lutte permanente pour le contrôle de ses émotions. Ces jeunes filles – neuf anorexiques sur dix, sept boulimiques sur dix sont des filles – ont souvent beaucoup pour elles : une famille qui les entoure, appartenant en général à un milieu favorisé, un physique
agréable, de bonnes capacités intellectuelles et un avenir qui paraît ouvert et riche en perspectives. Or, au lieu de cultiver ces atouts, les anorexiques et les boulimiques se lancent à corps perdu dans une frénésie destructrice qui peut les conduire jusqu’à la mort, alors même qu’elles n’aspirent pas à une telle issue.

Les causes de l’anorexie

Anorexie et boulimie sont l’exemple type de troubles à l’origine desquels s’entremêlent des facteurs individuels de vulnérabilité, des facteurs psychologiques sûrement, des facteurs biologiques peut-être, et des facteurs familiaux et culturels. Dans les deux cas, il s’agit d’une pathologie essentiellement psychologique, qui entraîne des conséquences somatiques graves. Quelle que soit la diversité des facteurs qui provoquent ces comportements, les adolescentes qui y ont recours ont en commun une grande insécurité intérieure et un manque d’estime de soi, qui les rendent dépendantes de leur entourage et hypersensibles à la déception. Leur comportement d’autodestruction leur permet de s’opposer et de retrouver force et maîtrise. Elles ont ainsi le sentiment d’échapper au pouvoir des personnes dont elles ont besoin et de les mettre en échec, et attirent en même temps l’attention sur leurs propres difficultés. Elles tombent alors dans un véritable cercle vicieux : plus elles s’affirment dans leur différence et leur singularité par une conduite d’auto sabotage, plus elles se rendent vulnérables et dépendantes des autres.

Ces adolescentes lancent un défi permanent aux adultes qui les entourent. Ils doivent être porteurs pour elles de cet appétit de vivre qu’elles ressentent comme une menace et reprendre ce qu’elles ont abandonné : la capacité à veiller sur elles-mêmes. Ainsi, elles sollicitent beaucoup de conseils et en suivent fort peu. Leur capacité à se soumettre et à devenir dépendantes de quelqu’un n’a d’égal que leur entêtement à refuser tout ce qu’on leur propose et à s’opposer, en particulier à ceux dont elles sont le plus proches affectivement, leurs parents en tout premier lieu. « Ce dont j’ai besoin est ce qui me menace », voilà sans doute le paradoxe caractéristique de l’adolescence qui est au centre des troubles du comportement alimentaire et que les anorexiques et les boulimiques ne parviennent pas à dépasser. Au-delà, c’est à toute une série de paradoxes que ces troubles nous confrontent.

LEXIQUE

Obsession: L’anorexie mentale et la boulimie sont des troubles qui apparaissent le plus souvent dans l’enfance et l’adolescence et se focalisent sur la nourriture, qui devient objet d’obsession. L’anorexique est dans la maîtrise, la boulimique, elle, est dans la compulsion. Ces deux comportements, apparemment si opposés, sont en réalité profondément semblables.[/testimonial]

Paradoxe de jeunes  filles brillantes et lucides mais qui nient la gravité de leur état ; paradoxe d’une maladie addictive dans laquelle la satisfaction provient de la non-satisfaction du besoin ; paradoxe de leurs relations aux autres dont elles ne peuvent ni se nourrir ni se séparer…

Trier ou vomir

Il existe deux types d’anorexie mentale. Dans le premier cas, les malades trient la nourriture dans leur assiette, choisissent avec soin les aliments les moins riches en calories. Cherchant tous les prétextes pour ne pas partager les repas avec d’autres, elles mangent souvent seules, dans la cuisine de préférence et si possible debout. Dans la seconde forme d’anorexie, il n’y a pas de restriction de nourriture ; pourtant, l’amaigrissement est tout aussi impressionnant et rapide, les jeunes filles contrôlant en effet leur poids par des moyens dits « purgatifs » : elles se font vomir et absorbent des laxatifs. Les crises de boulimie correspondent à des accès de fringale violents et difficilement maîtrisables qui donnent lieu à l’ingurgitation massive, frénétique et ininterrompue de très grande quantité d’aliments, à la suite de quoi les jeunes filles se font vomir. Dans la majorité des cas, l’anorexie devrait être facile à diagnostiquer, du fait de l’amaigrissement régulier et spectaculaire. Pourtant, l’entourage, à commencer par la famille, et même parfois les médecins, est bien souvent aveugle, car l’adolescente nie son comportement, affirme que tout va bien ou que tout va rentrer dans l’ordre. Un autre élément clé permet de diagnostiquer l’anorexie : l’aménorrhée (arrêt des règles). Elle suit généralement de quelques mois le début de la restriction de nourriture.

Témoignage : Michela Marzano

« Comment retrouver l’envie de vivre ? Ce très long chemin qu’on parcourt dès lors que l’on cherche à briser le cercle vicieux de la souffrance. Comme le mien… avant de découvrir que je pouvais enfin désobéir à mon père… que j’avais le droit d’exister même s’il ne me regardait pas… que j’avais le droit d’être heureuse même si j’avais arrêté d’être sage… J’ai toujours été une enfant sage. Mais à quel prix ? Qu’est-ce qu’il m’a fallu sacrifier à jamais pour être sage ? Si sage qu’en cours de route, j’ai oublié ce que je voulais… Pire encore, qui j’étais… Je m’étais persuadée que tout s’arrangerait si je devenais   aussi légère qu’un papillon. Je deviendrais forte, indépendante, libre. Et plus jamais je n’aurais besoin de qui que ce soit. Il faut une volonté de fer, surhumaine, pour ne pas manger, en dépit de la faim. Il faut une volonté de fer pour ne pas « céder », même lorsque l’on meurt de froid. Pour prononcer ce « non » ferme et définitif, pour choisir le « rien », pour aller de l’avant, ne pas se sentir coupable,refuser la vie, renoncer à l’amour… La faim avait raison de moi. Elle m’empêchait de réfléchir. De dormir. De vivre. À part les rares fois où j’avais le dessus. Parce que j’étais la plus forte. Si j’arrivais à être plus forte que la faim, je vaincrais tous les obstacles. Toute seule. Indépendante. Sans aide, sans personne. » Extrait de Légère comme un papillon, Grasset, 2012

Anorexie et boulimie: Déni de maigreur

De la part des malades, il y a une méconnaissance et un déni de leur maigreur qui reflètent l’importance du trouble quasi délirant de leur perception de l’image du corps. L’absence totale de préoccupation à propos de leur état de santé, si caractéristique, est telle qu’il y a même un sentiment de bien-être et de force qui va croissant au fur et à mesure de l’amaigrissement. Les anorexiques ne se sentent jamais assez maigres. À moins de 30 kg pour 1,60 m, elles continuent à se voir trop grosses. « Je me sens bien quand je vois la forme de mes os dans la glace », disait une jeune patiente, suppliant dans le même temps les médecins de ne pas la laisser mourir. Maigrir est une ascèse qui donne sens à leur vie et les rassure sur leur valeur. Quel est le devenir des ces adolescentes souffrant de troubles du comportement alimentaire ? Le pronostic de l’anorexie peut être très sévère.Ainsi, 7 à 10 % des adolescentes souffrant de ce trouble meurent, la moitié des conséquences de la dénutrition, l’autre moitié par suicide. Dans le traitement de l’anorexie, on ne perdra jamais de vue qu’il s’agit d’un conflit psychique qui s’exprime préférentiellement au moyen du corps.

Philippe Jeammet

Psychanalyste, professeur émérite de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’université René-Descartes (Paris), président de l’École des parents en Île-de-France. Il a dirigé le service de psychiatrie de l’adolescent et du jeune adulte à l’Institut mutualiste Montsouris à Paris.

6 clés pour : Guérir de l’anorexie

1 Une approche de soin globale. Pour être efficace, le traitement de l’anorexie mentale et de la boulimie doit, non seulement prendre en compte tous les facteurs qui sont à l’origine du trouble, mais aussi ses conséquences. Le traitement devra considérer la symptomatologie alimentaire elle-même, les conséquences de la dénutrition, le trouble psychologique du sujet, les interactions familiales autour du trouble du comportement.

2 Les parents indispensables. La participation active des parents est nécessaire, sous des formes diverses, à toutes les étapes du traitement et de la démarche thérapeutique : lors de la décision de consultation ; lors de l’établissement du « contrat thérapeutique », qui nécessite l’accord de la patiente, accord souvent obtenu grâce à la pression des parents ; pendant l’application de ce contrat, qui, dans la majorité des cas, n’est possible que si les parents sont solidaires ; lors de l’évaluation et du réaménagement des liens familiaux, qui vont jouer un rôle essentiel dans la prévention et le dépistage d’éventuelles rechutes, mais aussi dans l’évolution de la personnalité de la patiente.

3 La première consultation. Qui doit consulter ? Les parents. Quand ? Le plus tôt possible. Les parents doivent demander l’avis d’un tiers et poser ainsi une limite. Ce premier entretien est précieux dans la mesure où il permet bien souvent de canaliser l’angoisse des parents, grâce à l’intervention d’un tiers rassurant dans une relation d’impasse et qui dédramatise l’atmosphère familiale.

4 La thérapie familiale. En plus du traitement de la patiente, une véritable thérapie familiale impliquant les frères et sœurs est un facteur important de défense, le plus souvent bénéfique pour tous les participants. Le processus d’anorexie mentale est si étroitement lié aux modèles anormaux d’interactions familiales qu’un traitement réussi doit toujours inclure la résolution des problèmes familiaux sous-jacents, qui peuvent très bien ne pas se présenter comme des « conflits ouverts ».

5 La collaboration des soignants. L’approche de ce trouble ne se conçoit que dans le cadre d’une collaboration multidisciplinaire. Elle peut impliquer plusieurs médecins, du généraliste à différents spécialistes, psychiatre, nutritionniste, parfois gynécologue ou endocrinologue, mais aussi psychologue, diététicienne. Il est toujours préférable que l’un d’entre eux soit en position de référent chargé de l’organisation de la démarche thérapeutique et d’en assurer la cohérence ainsi que le suivi. Un suivi psychiatrique est à notre sens indispensable et doit être complété par un suivi médical régulier.

6 L’hospitalisation. Nous plaçons l’hospitalisation en dernière position dans les traitements possibles. En effet, elle n’est envisagée qu’en ultime recours, lorsque la patiente ne parvient pas à respecter le contrat de reprise de poids établi avec son accord. L’expérience prouve qu’une séparation d’avec la famille et une hospitalisation sont loin d’être toujours nécessaires.

Pour aller plus loin :

ANOREXIE BOULIMIE. LES PARADOXES DE L’ADOLESCENCE, Philippe Jeammet, Hachette, 2005

LA SOUFFRANCE DES ADOLESCENTS : QUAND LES TROUBLES S’AGGRAVENT : SIGNAUX D’ALERTE ET PRISE EN CHARGE, Philippe Jeammet, Denis Bochereau, La Découverte, 2007

VAINCRE L’ANOREXIE MENTALE, Johan Vanderlinden, Éd. de Boeck, 2006

UNE QUESTION ? BESOIN DE SOUTIEN? Contactez l’OCH au 01 53 69 44 30 ou www.och.fr

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