À quoi servent les moines ?

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Débat. Vus depuis la vie dans le monde, les moines semblent ne servir à rien, puisqu’ils ne font que prier et se taire… Mais vue de l’intérieur d’un monastère, la vie monastique pourrait être plus riche et féconde qu’on ne le pense.

Débat entre Lili Sans-Gêne et Dom Guillaume Jedrzejczak

C’est bien joli, ces moines dans les monastères, comme au Moyen Âge, mais je ne vois pas bien à quoi ça sert, pour un homme ou une femme, de donner toute sa vie à Dieu en s’enfermant dans un monastère. Ce sont des vies gâchées et inutiles.

À quoi servent les moines ? À rien ! À quoi servent la diversité des oiseaux, l’infinie variété des fleurs, la profusion de couleurs des couchers de soleil ? À rien ! À rien, comme nous. Car la beauté ne sert à rien, ni la bonté, ni la vérité d’ailleurs ! L’utilité ? C’est vraiment une idée fixe de gens qui n’envisagent l’existence que comme un supermarché ou une boîte à outils ! Les faibles et les vieux, les poètes et les artistes, les aventuriers et les conquérants de l’impossible, ça ne sert à rien, comme les moines, mais comme le monde serait ennuyeux sans eux ! Nous faisons donc partie des inutiles heureux qui embellissent le monde ! Et tant pis pour tous les grincheux et les irremplaçables qui remplissent les cimetières ! Aux yeux des hommes, la prière n’est pas rentable. Pourtant, les moines accomplissent une œuvre invisible : éloignés du monde, ils le portent par leurs prières, jour et nuit…

Comment peuvent-ils être heureux comme ça, enfermés toute leur vie avec les mêmes personnes, les mêmes activités, les mêmes horaires, dans le même lieu? Alors qu’ils pourraient vivre dans le monde, avoir une famille, des amis, voyager… C’est un choix de vie terrifiant, complètement en contradiction avec le monde actuel, ils vivent dans un autre temps!

Parce que toi tu ne t’habilles pas comme tout le monde, tu n’écoutes pas la musique de tout le monde, tu ne vas pas au MacDo comme tout le monde, tu ne regardes pas les mêmes séries télé et les mêmes succès du box-office, comme tout le monde, tu ne vas pas visiter les mêmes sites de rêve des agences de voyages, comme tout le monde ? Parce que Games of Thrones, ça n’est pas une pâle copie du Moyen Âge ? Excuse-moi, mais le même, le copier-coller, c’est plutôt dans ton monde qu’il se trouve ! C’est vrai que c’est un peu terrifiant de ne pas être comme tout le monde. Mais nous, les moines, on s’en fiche ! Nos voyages, ils se font là où peu d’hommes osent s’aventurer : dans les profondeurs… C’est vrai qu’on vit dans un autre temps, car on vit ici et maintenant, savourant chaque instant comme une parcelle d’éternité ! C’est cela qui nous rend libre. C’est notre bonheur !

Les moines vivent coupés du monde: ils vivent entre les murs de leur abbaye, ils ne savent pas ce qui se passe dans le monde, ils vivent sur une autre planète. C’est un peu facile de se couper de toutes les souffrances du monde pour vivre tout seul avec son petit Dieu d’amour…

Les monastères sont comme une société sans classes, sans privilèges, sans rejet des vieux par les jeunes et vice versa. C’est vrai que ça change du monde où chacun est enfermé dans une petite case ! Quant à venir au monastère pour se couper des souffrances, tu sais, la souffrance, elle est au cœur de toute vie d’homme et de femme : maladies, désillusions, échecs, deuils, etc. Nous en vivons comme tout le monde. La seule différence, c’est sans doute que nous les partageons avec d’autres, nos frères et sœurs de communauté : pas de loin, à travers un SMS de soutien ou une larme versée devant les infos. Non, la souffrance, nous la vivons au jour le jour, ensemble, simplement, humainement, au coude à coude, au cœur à cœur, sans faire de chichis. Par ailleurs, les moines sont en réalité souvent bien plus au courant de ce qui se passe dans le monde que ceux qui y vivent. Nous lisons les journaux, mais autrement, avec un peu de recul. Au lieu que cela nous déprime, comme c’est le cas pour beaucoup de monde, nous offrons toutes ces souffrances du monde, ces cris des hommes à Dieu, dans la confiance et la foi. Donc être éloigné du monde ne signifie pas en être coupé, ou être indifférent. C’est tout le contraire.

Je trouve cela inquiétant de voir que les moines vivent en communautés non-mixtes. C’est malsain, cela doit forcément créer des frustrations de ne pas avoir de relations avec l’autre sexe, et pas de vie sexuelle…

La sexualité n’est pas un problème, au contraire, c’est notre chance. Sans elle, nous nous replierions sur nous-mêmes dans un égocentrisme destructeur. Elle donne aux hommes et aux femmes le goût de l’autre, le goût d’aimer, et c’est vrai que ce n’est pas facile à vivre tous les jours de choisir la chasteté, car nos corps sont faits pour la sexualité. Mais qui a dit que la frustration était mauvaise ? Les joueurs de foot, s’ils n’avaient pas des entraînements et une certaine discipline de vie, auraient du mal à suivre le ballon ! Le sport est une ascèse, faite de frustration et d’effort, pour un but librement choisi. La contrainte, l’effort, donnent une force, une liberté intérieure très grandes. La frustration, c’est comme les rives d’un torrent : quand elles sont un peu raides et serrées, l’eau s’écoule avec force et transparence. Au contraire, dans la plaine, sans résistance, l’eau se transforme vite en marécages. Moi, c’est plutôt cela que je ne trouve pas sain : préférer le marécage au torrent de montagne !

Je ne vois pas la différence entre les moines chrétiens et les moines bouddhistes. Ils font la même chose finalement: c’est-à-dire rien!

Les moines bouddhistes partent de l’idée que ce monde est une illusion et que le bonheur est de l’oublier. Les moines chrétiens voient les choses tout autrement. Pour eux, le monde est la création de Dieu. Leur désir du ciel donne une saveur fantastique aux choses de la terre. Il s’agit d’arriver à voir ce monde comme Dieu le voit, avec un cœur purifié de toute envie de destruction, de domination, de vanité. La prière est un art, l’art de voir autrement, de voir comme Dieu. C’est pourquoi la Parole de Dieu (dans la Bible), qui fait l’essentiel de la prière du moine chrétien, est si importante. Et c’est aussi pour cela que le travail des moines n’est pas d’abord économique. Les moines chrétiens, depuis des siècles, ont non seulement conservé, mais aussi créé de la culture, de la beauté, de la joie, de l’art de vivre. Ils ont modifié les paysages, apprivoisé la nature, transformé les déserts en lieux de paix. Le moine chrétien aime ce monde, parce qu’il est le signe ici-bas d’une autre réalité, d’une promesse qui commence à s’accomplir.

Normal qu’il n’y ait plus de vocations aujourd’hui: qui voudrait aller s’enfermer toute sa vie entre quatre murs pour ne rien faire que prier… Ce n’est pas très vendeur comme concept à notre époque!

Oui, c’est tout à fait normal qu’il y ait si peu de vocations : pas vendeur pour deux sous, le concept ! Tout à fait exact et tant mieux. Difficile de placer le don de sa vie à Dieu entre un paquet de croquettes pour chats et un parfum de luxe ! C’est vrai que nous ne jouons pas sur les tentations, comme tout ce qui se vend aujourd’hui. Le goût de l’aventure et le désir de la vraie liberté n’ont jamais fait courir les foules. Ce que le monde n’a pas compris, c’est que la vie entre quatre murs, ça limite seulement la dimension horizontale : il nous reste la profondeur et la hauteur… Cela limite donc l’offre aux diamants et aux étoiles ! Pas si mal quand même…

Dom Guillaume est abbé émérite de l’abbaye Sainte-Marie du Mont des Cats (Nord).
Il est président de la Fondation des Monastères, et auteur de plusieurs ouvrages.

 

Pour aller plus loin :

Traverser le chant du monde : Les évangiles de la vie – Dom Guillaume Jedrzejczak, Médiaspaul, 2009

L’extraordinaire originalité du Christianisme – Dom Guillaume Jedrzejczak, Salvator, 2014

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