Depuis trente ans, Eric-Emmanuel Schmitt publie des romans, des pièces de théâtre et autres récits de voyages incarnés et profonds. Entre les lignes que l’écrivain pose sur le papier, on peut suivre la route de l’homme qui cherche puis trouve le sens de sa vie.
PROPOS RECUEILLIS PAR ANTOINE LEMAIRE, PHOTO MATHIEU ZAZZO
Dans le recueil de correspondances Un juif, un chrétien, un musulman : fraternels ou fratricides ?, qui est publié ce mois-ci, vous échangez avec Pierre Assouline et Abdennour
Bidar. De quoi avez-vous pris conscience au cours de cet échange épistolaire ?
Je me suis rendu compte que mon rapport aux textes fondateurs était d’ordre intellectuel et spirituel et pas d’ordre identitaire. Je suis converti, donc tout cela n’était pas sur mon chemin. En me convertissant, j’épouse une histoire, et cela change mon identité et mon rapport aux autres. J’explique d’ailleurs dans les lettres que ce qui fait mon adhésion au christianisme, c’est la mise en avant de la notion d’amour.
Et puis cette correspondance m’a appris que le fait de réfléchir aux religions des autres entraînait des prises de conscience sur sa propre religion. Par exemple, des observations d’Abdennour Bidar sur le rôle de Marie dans l’Islam m’ont permis de mieux comprendre Marie dans mon christianisme. Que le croyant d’une autre tradition puisse enrichir la vôtre, c’est une grâce infinie. Cela m’a beaucoup ému. Ces échanges sur la religion de mes correspondants ne pouvaient pas me convaincre, mais ça a créé des ponts au lieu de dresser des murs.
Dans une des ces lettres, vous dites « Je ne suis plus seul », qu’est-ce que cela signifie ?
J’ai reçu ma foi dans le désert du Sahara, lors d’une nuit mystique. Mais je ne l’ai pas déposée dans le cadre d’une religion précise, car j’étais athée à l’époque. C’était une expérience spirituelle plus que religieuse. Par la suite, en lisant notamment les quatre Evan giles, j’ai été totalement bouleversé.
Toujours à cause de cette notion d’amour.
Cela m’a conduit à me définir comme chrétien. Mais ma foi restait individuelle, solitaire, orgueilleuse. Et il a fallu un pèlerinage en Terre Sainte, suscité par le pape François, pour que tout à coup je me trouve croyant au milieu des croyants, et que j’éprouve le bonheur de la fraternité, le partage du rite, l’humilité d’être un parmi tant d’autres.
D’ailleurs, quels souvenirs gardez-vous de cette rencontre avec François ?
Il m’a offert le cadeau de la légitimité. Il m’a regardé comme quelqu’un qui pouvait parler du christianisme. Moi, issu d’une famille athée, élève à Normal Sup’, écrivant mon mémoire sur
Diderot… (rires), il m’a donné de témoigner d’une vie vécue avec des valeurs chrétiennes.
Vous avez également rencontré le pape Léon. Qu’en gardez-vous ? Est-ce une bonne nouvelle qu’il vienne en France ?
Ma sympathie pour lui s’est multipliée quand j’ai lu son encyclique Magnifica Humanitas sur l’intelligence artificielle. J’ai été plein d’admiration et secoué intellectuellement par tant de
rigueur et de profondeur. Affirmer que l’Homme n’est pas réductible à des datas, mais qu’il est liberté, âme et inspiration, c’est un discours tellement important dans notre époque qui essaye de tout réduire aux algorithmes !
Je suis persuadé que sa venue en France aura un côté fédérateur. Quand il a été élu, on a vu vibrer dans le monde entier le désir d’avoir un pape. Il y a une douceur rigoureuse et inaliénable qui émane de lui.
Quelles sont les qualités nécessaires à un romancier et un dramaturge ?
L’empathie est la qualité fondamentale. Il faut pouvoir raconter une histoire du point de vue des personnes qui la vivent, et pas seulement d’une seule personne. Au théâtre, vous avez toujours deux empathies distinctes, vous êtes toujours Antigone et Créon. Sinon, c’est carrément mauvais !
Pour cela, je pense que la lecture est nécessaire dans une vie : c’est la seule pratique qui peut rendre un enfant ou un adolescent plus empathique. C’est presque par hygiène sociale et humaniste qu’on doit pousser les gens à lire, à écouter des histoires. Parce que cette pratique de l’empathie permet de sortir de soi, d’épouser le point de vue des autres, et d’avoir une idée de ce qu’est la richesse et la diversité du
monde. Cela me paraît essentiel.
Etes-vous le même auteur aujourd’hui que 30 ans auparavant ?
J’ai toujours écrit, avec des qualités d’écriture reconnues, mais il y a 30 ans je n’étais pas harmonisé. La nuit mystique au désert est à l’origine de l’écrivain que vous connaissez. J’ai eu la chance d’être très vite un auteur reconnu. Ça donne des ailes. Le succès n’enferme pas sauf si on en fait une finalité. Moi, je me suis dit que ça me donnait la possibilité d’explorer et de prendre des risques.
Justement, quelle est votre motivation à chaque nouveau livre ?
J’écris des livres comme un pommier fait des pommes. J’ai toujours raconté des histoires. Pour moi, écrire c’est explorer un champ de l’humanité, différent dans chaque livre, et partager cette exploration avec mon lecteur.
Et puis je veux éprouver un sentiment de renouvellement. C’est pour cela que, d’un livre à l’autre, je ne suis jamais le même. Peut-être que c’est une manière de maintenir le désir des autres, en essayant de surprendre, mais de me surprendre d’abord moi-même. Je n’en reviens pas de ce succès, je suis étonné
qu’il dure, je rends grâce du fait qu’il existe, je m’en sers juste pour avoir des ailes.
Vous êtes papa depuis peu, pour la première fois de votre vie. Qu’est-ce que cela vous révèle de vous-même ?
J’avais conscience d’une chose : il y avait beaucoup plus d’amour en moi que ce que j’arrivais à donner. Maintenant je peux vibrer de cette chose essentielle du matin au soir. Cet amour que je donne est reçu et rendu d’une façon que je n’imaginais même pas.
Il a fallu que je m’habitue au fait que la vie était plus chaude, plus chaleureuse, mais moins légère, parce qu’on a une responsabilité. C’est une tension permanente. Être père, c’est craindre continuellement d’être un mauvais père, c’est comme être chrétien.





