PEUT-ON ENCORE PARLER DE L’AVORTEMENT ?

by Alexandre Meyer
232 000 femmes ont eu recours à l’avortement en 2019. Interruption médicale de grossesse autorisée jusqu’au 9e mois en cas de « détresse psychosociale », délai légal de recours à l’interruption volontaire de grossesse qui fait débat… Faut-il lever tous les freins à l’accès à l’avortement, quoi qu’il en coûte ?

LE DÉBAT ENTRE LILI SANS-GÊNE ET ABBY JOHNSON

Je suis effarée que l’on puisse encore contester le droit à l’avortement. C’est un tel progrès pour les femmes !

Je suis entrée au Planning familial en croyant que son but premier était de prévenir les grossesses non désirées, donc de réduire le nombre d’avortements, et de sauver la vie de femmes qui, sans nos services, auraient recours à des avortements clandestins. Je me croyais l’avo- cate des femmes contre ceux qui voudraient les priver du droit de recourir à des services médicaux sûrs, leur refuser l’accès à la contraception, contre les maladies sexuellement transmissibles, les cancers non détectés par manque d’examen… Pourtant, en famille et à l’église, on m’avait appris que les relations sexuelles étaient réservées au mariage et j’y croyais. Mon comportement n’était pas en accord avec mes valeurs et je le savais. Comment n’ai-je pas pris conscience de cette crise au fond de mon âme ? Pourquoi n’ai-je pas appelé ma maman pour lui annoncer mon recru- tement ? Ne vous fiez jamais à une décision que vous avez prise et que vous ne voulez pas que votre mère apprenne.

Demander à ses parents ? Jamais ! « Mon corps, mon choix. »

Quand on me demande aujourd’hui ce que quelqu’un aurait pu dire pour me faire changer d’avis afin de ne pas avorter, je réponds : « Qu’est- ce qui, selon toi, décevrait le plus tes parents ? Découvrir que tu es tombée enceinte, ou apprendre que tu as ôté la vie à leur petit-fils ? » En apprenant mes grossesses non désirées, je savais que mes parents m’aideraient de toutes les manières possibles, mais je ne pouvais pas supporter l’idée de leur imposer ça. Avec le recul, je me rends compte que la peur de parler était vraiment irrationnelle.

Vous racontez de façon très crue dans votre livre la manière dont vous avez vécu l’un de vos avortements. C’est inutilement violent et obscène !

J’étais à huit semaines de grossesse, ce qui m’a permis de bénéficier d’un avortement médica- menteux (la limite est de neuf ) avec du RU-486, une pilule abortive. C’était la solution la moins invasive et la plus sûre. Pas d’anesthésie, pas d’opération – juste quelques pilules, n’est-ce pas ? Mon expérience a prouvé le contraire.

Cette pilule sépare le fœtus de la paroi de l’utérus, de sorte qu’il n’est plus viable. Les jours suivants, seule dans mon appartement, furent une véritable agonie. Si tout avait fonctionné comme prévu, j’aurais expulsé le fœtus dans les six à huit pre- mières heures et le reste de la paroi utérine dans les quarante-huit heures environ. Comme chez une femme sur quatre ayant recours à un avorte- ment médicamenteux, rien ne s’est passé « comme prévu ».

Lili Sans-Gêne : « Mon corps, mon choix ! L’avortement ne concerne que moi. » Cette journaliste s’est toujours intéressée aux questions religieuses. Elle a lu la Bible. Elle pose sans complexe les questions que beaucoup n’osent pas poser.

Quand je vois les campagnes de communication des « pro-vie », je n’ai pas très envie de les rejoindre…

Le comportement hostile de quelques-uns d’entre eux a renforcé mon engagement envers le Planning familial. « Ils ne sont pas là pour offrir des choix aux femmes », pensai-je. « Ils ne veulent tout simplement pas qu’elles choisissent la voie de l’avortement. » À la clinique, nous faisions tout ce qui était en notre pouvoir pour salir l’ensemble de leur mouvement afin de nous faire passer pour les victimes de ces fanatiques. Ce genre de stratagème nous a valu beaucoup de dons et de nouveaux volontaires. Mais qui étaient vraiment les victimes ?

« Ne vous fiez jamais à une décision que vous avez prise et que vous ne voulez pas que votre mère apprenne. » Née en 1980, Abby Johnson a entamé sa carrière en 2001 au Planned Parenthood – le Planning familial américain –, où sont pratiqués plus de 300 000 avortements chaque année. Promue directrice d’un centre de santé, Abby Johnson en a dirigé le service de planification des naissances et les programmes d’avortement. Traumatisée par ce qu’elle a vu en assistant à une IVG, elle a quitté le Planning familial en 2009 pour rejoindre le mouvement pro-vie local en tant que bénévole.

Un fœtus, ce n’est qu’un « amas de cellules », pas un bébé ni une « victime » !

À ce sujet, nous avons souvent eu des discussions animées avec mon mari : « Doug, le vrai problème, c’est la viabilité. Je n’approuve pas du tout les IVG tardives, parce qu’à ce moment-là, le fœtus est devenu viable. Mais avant cela, c’est juste un fœtus qui ne pourrait pas survivre tout seul. – Abby, es-tu en train de dire que la mesure de ce qui est humain, de ce qui est moral ou immoral, évolue au fur et à mesure que la science progresse ? » 
Quand j’ai eu accès à l’échographie de ma propre grossesse prise le jour de mon IVG médicamenteuse, j’ai constaté qu’à huit semaines, le fœtus était assez petit. J’ai longtemps cru ce qu’on m’avait appris à croire, mais en glissant la photo dans le dossier, je dus étouffer une vague inattendue de remords.

Le fœtus est un enfant s’il s’inscrit dans un projet familial, c’est tout !

Un raisonnement erroné tourmente toute femme envisageant un avortement. Une pensée qui se résume en une phrase : « Si j’ai cet enfant… » Une fois qu’on est enceinte, il n’y a pas de si. Cet enfant, bien que minuscule et à un stade précoce de développement, existe déjà. Ce que je voyais, comme d’autres jeunes femmes dans le cadre du Planning familial, c’était que j’étais dans un état de grossesse, et non la mère d’un enfant qui dépendait déjà de mon propre corps pour sa subsistance. Je suis impressionnée de voir comment la sémantique peut façonner la pensée.

Et aux femmes victimes d’un viol, vous leur dites quoi ?

Un jour, une femme qui venait d’être violée est arrivée. Après avoir confirmé ses craintes par un test de grossesse, je la guidai à travers les trois choix que nous présentons en cas de grossesse non dési- rée : être parent, l’adoption ou l’IVG. Elle a choisi l’adoption. Je l’ai mise en contact avec une organi- sation chrétienne spécialisée. En sachant que l’enfant avait été conçu à la suite d’une agression sexuelle, la famille adoptive a non seulement donné au bébé un merveilleux foyer, mais elle a apporté un soutien et un amour considérables à la jeune mère biologique. Participer à la guérison de cette femme blessée m’a rendue profondément heureuse.
J’ai vu de nombreuses femmes souffrir de douleurs émotionnelles et de culpabilité, souvent pendant des années, à cause de leur décision d’avorter. Dans les cas de viol, l’avortement semblait ajouter une nouvelle blessure à la première.

Si ma décision est prise, pas question que je revienne dessus !

Une jeune femme était venue à la clinique pour une IVG. En passant devant la salle d’examen où elle faisait son échographie, j’entendis une exclamation de joie : « Des jumeaux ! Des jumeaux ! Je n’arrive pas à y croire. Je ne peux pas avorter ! » D’après mon expérience, il arrive souvent qu’une femme qui découvre qu’elle est enceinte de jumeaux décide de ne pas avorter. C’est fascinant de voir comment deux battements de cœur plutôt qu’un seul font paraître la vie humaine plus réelle.

ALLER PLUS LOIN

Unplanned. Ce qu’elle a vu a tout changé. Abby Johnson, Éditions du Livre Ouvert, 2020, 330 pages, 19 €.
Adapté à l’écran par Chuck Konzulman et Cary Solomon, le film est à découvrir en E-Cinéma sur : www.unplanned.fr

Vous aimerez aussi

Vous aimez lire

Renseignez votre adresse email ci-dessous
Vous recevrez ainsi chaque mois L’1visible gratuitement dans votre boîte mail

NON MERCI