Les prêtres ont-ils encore une légitimité ?

by Alexandre Meyer

Dans une période où les médias mettent à la une des problèmes en lien avec certains prêtres, de nombreuses questions se posent sur le sacerdoce. Les prêtres ont-ils encore une raison d’être ? Ont-ils un problème avec la sexualité ? Devraient-ils pouvoir se marier ?

LE DÉBAT ENTRE LILI SANS-GÊNE ET LE PÈRE JOËL GUIBERT

Lili Sans-Gêne : Ça ne sert à rien, un prêtre, c’est un métier étrange. Ce sont juste des hommes, ils n’ont rien de spécial, ils ne sont pas meilleurs que les autres. Ils servent à faire la morale, et je ne vois pas au nom de quoi !

Père Joël Guibert : Rien d’étonnant à ce que vous butiez sur le mystère du prêtre. Jésus, tout Fils de Dieu qu’il était, lorsqu’il a parlé du Sacrement des sacrements qu’est l’Eucharistie, lorsqu’il a annoncé qu’il allait lui-même se rendre présent à travers du simple pain, a été loin de faire l’unanimité : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » dit-il à ses apôtres (Jn 6, 67). Si vous ne portez qu’un regard humain sur le prêtre, vous ne verrez qu’un homme comme tout le monde et même étrange, qui ne sert pas à grand-chose et n’est guère productif économiquement. Mais si vous demandez à Jésus de vous donner de voir un prêtre avec ses propres yeux divins, il vous dira : « Un prêtre, c’est un “autre Christ” sur la terre, chargé de donner au monde la vie-même du Dieu Trinité. » Si un prêtre c’est vraiment cela, alors le sacerdoce du prêtre est le plus beau, le plus grand, le plus important « métier » du monde !

Je ne vois pas pourquoi les hommes auraient besoin de la médiation d’un autre homme pour communiquer avec Dieu.

Chère Lili, vous vous faites une bien pauvre idée de Dieu : un Dieu copain, finalement un Dieu à la mesure de l’homme. « Dieu a fait l’homme à son image et l’homme le lui a bien rendu » dit Voltaire à votre endroit. Dieu est effectivement tout proche, « Il est plus intime à moi-même que moi-même » dit saint Augustin. Mais il est aussi le Transcendant, celui qu’on ne peut pas enfermer dans de petites cases : « Je suis Dieu et non pas homme » dit Dieu dans le prophète Osée (11, 9). Il fallait donc un Médiateur, à savoir Jésus le Fils de Dieu fait homme, afin que le Très-Haut rejoigne le très bas de l’homme et qu’en retour l’homme puisse être hissé dans les hauteurs de Dieu. Jésus ayant rejoint son Père depuis l’Ascension, le prêtre se situe au coeur même du mystère du Christ Médiateur : véritablement consacré dans le sacerdoce du Christ, le prêtre est pour les hommes, médiateur dans l’unique Médiateur.

Il n’y a aucune raison de croire que le prêtre serait plus proche de Dieu que les laïcs. A mon avis c’est un modèle ancien qui va disparaître.

Si le prêtre, de par son ordination est configuré d’une manière tout à fait intime au Christ-Prêtre, il lui revient de correspondre à ce don reçu. Or en amour et dans la vie spirituelle il n’y a pas d’automatisme ! Tous, quelle que soit notre vocation, nous sommes appelés à correspondre au don d’amour de Dieu, à « rendre amour pour amour ». Si le don divin fait au prêtre est « géant » – devenir « un Jésus-Christ vivant et marchant sur la terre » selon l’expression de saint Jean Eudes -, alors il est davantage demandé au prêtre en matière de réponse d’amour et de proximité avec le Christ.

Se confesser ça me paraît être pour les faibles : quelle idée d’aller raconter à un prêtre ce qu’on a de pire sur la conscience ! Je préfère aller voir un psy !

En tous cas ce « pire » que vous ne voulez plus dire au prêtre, vous le dites maintenant au psy… on dirait que chez vous le « psy » a tout simplement remplacer le « spi » ! Plus sérieusement, si vous avez intégré ce qui a été dit plus haut, à savoir que le prêtre est un « autre Christ », revêtu entre autres du pouvoir, réservé à Dieu seul, de pardonner les péchés, vous n’aurez aucune difficulté à comprendre pourquoi le prêtre que je suis a aussi besoin de rencontrer un autre prêtre pour le pardon de ses propres péchés. Un témoignage intéressant : un des premiers pénitents que j’ai eu la grâce de pardonner et qui ne s’était jamais confessé auparavant, car, comme vous, il ne saisissait pas le mystère du prêtre, s’est relevé de sa confession et s’est écrié : « Que la confession devient facile et naturelle lorsqu’on comprend le mystère profond du prêtre ! »

Ce n’est pas sain de vivre sans avoir de relations sexuelles. Il n’y a qu’à voir les scandales qui éclatent… Les prêtres devraient se marier, ils seraient moins frustrés, c’est clair, et cela mettrait fin aux abus.

Les scandales et les comportements pervers de prêtres et même de cardinaux est un drame, et pour les victimes de ces prédateurs, et pour la figure du prêtre aux yeux du monde. Osons dénoncer ce que l’archevêque de Rouen appelle « la pourriture » qui sévit « au sein de l’Église catholique ». Ceci dit, pourquoi décrétez-vous comme une évidence indiscutable que ce n’est pas sain de ne pas avoir de relations sexuelles ? Vous savez, en tant que prêtre, je constate davantage d’inhibitions et de comportements blessés, régressifs chez des gens qui ont une vie sexuelle dite normale que chez des consacrés tout donnés à Dieu et à l’Évangile. C’est sûr que ces prêtres chastes et enamourés de Dieu ne font pas la une des journaux : ils ne sont pas intéressants, ils n’ont rien de glauque à étaler ! Connaissez-vous ce cri d’amour du saint curé d’Ars ? « Être à Dieu, être à Dieu tout entier sans partage, le corps à Dieu, l’âme à Dieu ! un corps chaste, une âme pure ! il n’y a rien de si beau. »

En tout cas cela résoudrait la crise que traverse l’Église de ne plus avoir de vocations. Si les jeunes qui veulent devenir prêtres pouvaient se marier, ils feraient ce choix plus facilement. Tout serait beaucoup plus simple.

Élargissez un peu votre regard et vous constaterez sans peine que les protestants qui ont décrété le mariage pour leurs pasteurs, connaissent aussi des difficultés sérieuses de recrutement. Le problème de fond à propos des vocations, ce n’est pas le célibat des prêtres mais la foi, tout simplement. Restant sauve la discipline des Églises orientales, croyons-nous que lorsque Dieu appelle un jeune à être prêtre, il lui fait un double don : le don de la vocation et le don du célibat qui est comme « accroché » au sacerdoce ? Croyons-nous vraiment que l’Amour de Dieu est capable de combler un homme jusque dans son affectivité ? Ce serait dramatique si à l’intérieur l’Église on en venait à épouser l’esprit du monde – la fameuse « mondanité » dénoncée par le pape François – au point d’avoir honte et même de délaisser ce trésor qu’est le célibat sacerdotal. Cela signerait un grave manque de confiance en Dieu.

Il y a une grande injustice dans l’Église, c’est que les femmes ne peuvent pas devenir prêtres. C’est du sexisme. Regardez, chez les protestants, les femmes deviennent pasteurs, c’est courant !

Autorisez-moi à vous répondre sous forme de boutade. En tant qu’homme, je pourrais crier à l’injustice en constatant que c’est à une femme et pas à un homme – la Vierge Marie – qu’a été donnée d’être l’Immaculée conception, de donner Dieu au monde… Plus sérieusement, nous vivons dans une société de l’interchangeable où tout est « genré » : pourquoi vouloir absolument que « l’égalité » réside dans la « mêmeté » ? Pour faire simple – car nous sommes dans l’ordre de la « symbolique » au sens fort du mot – le prêtre a pour mission de représenter le Christ Grand-Prêtre, or Jésus fut un homme et pas une femme, donc le prêtre doit être un homme… et croyez bien que le Fils de Dieu n’est pas sexiste ! Lili, pour sortir des slogans largement éculés, pourquoi ne pas creuser la question ? Je vous conseille, vous qui surfez à merveille sur internet, de vous procurer le document de Jean-Paul II sur l’ordination réservée à des hommes – Ordinatio sacerdotalis de 1994 – ainsi que le commentaire qu’en a fait à l’époque le cardinal Joseph Ratzinger

POUR ALLER PLUS LOIN

Père Joël Guibert. Après avoir été curé dans le diocèse de Nantes, il est maintenant détaché par son évêque pour animer des retraites spirituelles. Il est également l’auteur de nombreux ouvrages de spiritualité. Tous ses livres et retraites : www.perejoel.com

Prêtre Joël Guibert, éditions de l’Emmanuel, 2014, 320 p., 22 €


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