L’Église est-elle une invention des hommes ?

by Hélène Bordes

Controverse. Pour beaucoup, L’Église est une gigantesque institution fondée par les premiers chrétiens, et non par le Christ. Mais pour les catholiques, c’est Jésus lui-même qui l’a voulue, afin de répandre son message. Depuis 2000 ans, les thèses s’affrontent.

Débat entre Marc et le professeur Jean-Marie Salamito.

1« Jésus annonçait le royaume, et c’est l’Église qui est venue. » Cette phrase explique bien que l’Église est une invention humaine… Et pourtant c’est un prêtre qui l’a dite !

Vous faites allusion à Alfred Loisy (1857-1940), qui effectivement fut un prêtre et un savant. L’étonnant, c’est que cette fameuse phrase, dans le livre L’Évangile et l’Église (en 1902), signifie carrément le contraire de ce qu’on lui fait souvent dire ! Loisy affirmait la continuité entre le royaume et l’Église, il défendait le catholicisme avec des arguments historiques. Mais comme il a eu à l’époque des difficultés avec les autorités du Vatican, il a évolué vers une critique de l’Église. Et sa phrase, arrachée à son contexte, a pris a posteriori un sens opposé à son sens originel.

2 Quand même, quand on lit les Évangiles, on voit bien que Jésus n’a jamais dit à Pierre : « Tu fonderas le Vatican, tu nommeras des cardinaux, etc. » !

En effet, les marbres du Vatican et la pourpre des cardinaux contrastent avec le personnage de Jésus, prédicateur itinérant. Mais celui-ci n’était pas un rêveur sans L’Église est-elle une invention des hommes ? souci d’organisation. Il ne se contentait pas de parler aux foules et de laisser son message courir tout seul dans la tête des gens. Il s’est entouré de disciples et les a formés « en particulier » (Mc 4,34). Il les a choisis au nombre de douze, comme les douze tribus d’Israël, car il voulait rassembler autour de lui et d’eux tout le peuple juif. L’Église, c’est le rassemblement, l’assemblée de tous les croyants. Et le Christ en a confié la responsabilité à l’apôtre Simon-Pierre : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église » (Mt 16,18).

3 Oui, enfin, on sait bien que cette phrase a été ajoutée plus tard…

Bien sûr, on peut discuter sans fin sur l’authenticité du « Tu es Pierre… » : il y a des arguments des deux côtés, et chaque spécialiste tranche selon ses préférences. En tout cas, une chose est sûre – parce que tous les textes du Nouveau Testament concordent sur ce point –, c’est que Jésus a donné à Simon le nom symbolique de Pierre. Il voulait dire par là que cet homme serait la pierre, le rocher sur lequel s’appuieraient les autres croyants. Jésus a créé une communauté structurée.

4 Une communauté, oui d’accord, mais regardez les premiers chré- tiens, dont parlent les Actes des Apôtres : eux vivaient vraiment selon l’idéal du Christ, s’aimaient comme des frères… Aucun rapport avec ce qu’est devenue l’Église avec ses ors et ses dogmes !

Ne diabolisons pas l’Église et n’idéalisons pas les premiers chrétiens ! Dans la communauté initiale, il y avait déjà des fraudes (Ac 5,1-11) et des disputes (Ac 6,1). L’Église a toujours été composée de gens ordinaires, comme vous et moi d’ailleurs. Mais le plus frappant, à mes yeux d’historien, c’est qu’en quelques deux mille ans de christianisme il y a toujours eu des hommes et des femmes, éduqués dans l’Église, encouragés par l’Église, pour pratiquer la pauvreté volontaire et l’amour fraternel, à l’exemple de Jésus et des premiers croyants. Le message évangélique, relayé de génération en génération par cette Église institutionnelle – qui irrite tant notre époque avide d’indépendance – n’a jamais cessé de porter des fruits. Et, malgré tous leurs défauts, les papes ont su, le plus souvent, reconnaître la valeur de ces initiatives qui auraient pu les déranger. Par exemple, François d’Assise a été approuvé et encouragé dans sa vie de pauvreté par le pape Innocent III. Et de nos jours, qui défend la justice sociale plus fermement que Benoît XVI ?

5 Les chrétiens ont peut-être gardé l’idéal du Christ, mais l’Église est devenue tellement importante qu’elle s’est liée au pouvoir politique. Après avoir été persécutée, elle s’est mise à persécuter à son tour.

Oui, nous pouvons repérer dans l’histoire de nombreux exemples de compromissions des chrétiens et/ou des autorités ecclésiastiques avec des pouvoirs politiques en place. Remarquons toutefois deux choses : d’abord, nous pourrions trouver au moins autant d’exemples de papes, d’évêques, de prêtres et de laïcs, hommes et femmes, qui, pour défendre les pauvres et les faibles, ont résisté à des oppresseurs ; ensuite, c’est toujours le même Évangile qui a été annoncé, même quand ceux qui le proclamaient ne s’en montraient pas dignes. Il n’a jamais cessé de parvenir à celles et ceux qui voulaient bien le recevoir et le mettre en pratique. Et c’est exactement pour cela que ce message vous est connu, et qu’en son nom, vous pouvez critiquer l’Église. Parlerions-nous encore aujourd’hui de Jésus si, depuis deux millénaires, aucune institution ne s’était chargée de perpétuer son souvenir ?

6 Il n’empêche. Jésus serait effaré, s’il revenait aujourd’hui, de voir comme son message a été récupéré et déformé. Lui, il prônait la liberté et l’amour. L’Église, quant à elle, s’est construite autour d’une morale castratrice. En clair : mieux vaut finalement suivre le Christ que l’Église.

« Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l’adultère. » Est-ce un pape qui a dit cela ? Non, c’est Jésus lui-même (Mt 5,28). Le prédicateur galiléen a-t-il donc inventé une « morale castratrice » ? Ne serait-ce pas plutôt que notre époque confond le bonheur et le plaisir, et ne sait plus très bien ce que c’est que l’amour ? Si l’Église dérange, c’est justement parce qu’elle empêche chacun de nous de se fabriquer une petite image individuelle de Jésus, sans rapport avec celui du Nouveau Testament – de ce Nouveau Testament dont l’Église, au cours des siècles, n’a jamais modifié le texte, et qu’il faut accepter de lire en entier. Oui, bien sûr, « mieux vaut suivre le Christ que l’Église » : l’Église n’est que la communauté de celles et ceux qui tentent de suivre le Christ. Un chrétien ne suit pas l’Église, il est dans l’Église. Et, en toute franchise, je pense que beaucoup de chrétiens d’aujourd’hui, comme aussi beaucoup de chrétiens d’hier, ressemblent beaucoup aux premiers chrétiens. L’histoire et l’actualité de l’Église regorgent de saints et de martyrs, célèbres ou obscurs. Au moment même où nous parlons, il y a dans le monde d’innombrables chrétiens qui aiment et imitent Jésus au milieu des brimades et des violences. Lorsque Jésus reviendra (permettez-moi de parler, cette fois, non plus en historien mais en croyant, et donc d’employer le futur), il trouvera beaucoup de gens qui, grâce au travail incessant de l’Église, auront gardé la pureté du message évangélique initial.

Jean-Marie Salamito

Ancien élève de l’École normale supérieure, est professeur d’histoire du christianisme antique à la Sorbonne (Paris IV). Il est marié et père de trois filles

Marc

Plus habitué à lire Libé que la Bible, ce jeune retraité de la pub ne se reconnaît pas dans l’Église. Il trouve des réponses à ses questions dans toutes les émissions grand public de Mordillat et Prieur : Corpus Christi, L’origine du christianisme et L’Apocalypse.

Pour aller plus loin :

LES CHEVALIERS DE L’APOCALYPSE : RÉPONSE À MM. PRIEUR ET MORDILLAT J.-M. Salamito, DDB/Lethielleux, 2009.

LE DA VINCI CODE EXPLIQUÉ À SES LECTEURS Bernard Sesboué, Seuil, 2006.

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