Le printemps est là. Sur les réseaux, les tendances autour du « summer body » se multiplient et incitent à se conformer aux standards de beauté. Est-ce qu’une bonne manière d’aborder l’été ne serait pas d’apprendre à se sentir bien dans son corps, en accord avec sa personnalité unique ?
PROPOS RECUEILLIS PAR Auguste Chapelier
Selon vous, d’où vient ce culte absolu du corps parfait qu’on voit partout, dans les publicités et sur les réseaux sociaux ?
Aujourd’hui, on est centré sur l’image. On voit bien les phénomènes de mode : combien les gens changent d’habillement pour s’adapter aux standards. Cette extériorité veut dire que le bonheur se trouve matérialisé dans l’immédiat, et le corps en devient l’épiphénomène.
C’est pour cela qu’on ne supporte pas de se voir vieillir, c’est comme cette promesse de paradis qui n’est jamais tenue. Le corps devient petit à petit sans âme. Il nous prive de cette intériorité, de cette lumière intérieure, de ce feu qu’est notre véritable personnalité.
On fait attention à son corps pour être accepté par les autres, mais aussi pour nier la finitude et la mort. Il ne faut pas oublier tout ce contexte marketing autour de la peur de vieillir. C’est toute une industrie qui en profite, en nous vendant des produits de beauté, des régimes, des sérums qui nous font croire qu’on demeure éternels. Et à force de vouloir se faire beau, de bronzer, on risque d’ailleurs de finir avec un cancer de la peau… !
Notre société n’accepte pas la finitude et la mort. C’est pour ça que, quand une catastrophe arrive comme à Crans-Montana dernièrement, tout s’écroule, car on avait oublié la finitude et la mort. Soudain, tout rejoint l’intériorité. Si le corps est touché, c’est le cœur et l’intériorité qui refont surface, on revient à l’essentiel.
Comment définiriez-vous le lien entre corps et intériorité ?
Je prendrais l’exemple de l’amitié. L’amitié, la rencontre, la relation passent par la matière et par le corps. Et puis sinon, quand on s’émerveille de la beauté de quelque chose, un coucher de soleil par exemple, on est d’abord confronté à la matière. Et, soudainement, l’évènement dépasse les sens, les sensations, et nous plonge dans une intériorité qui est source de paix.
D’ailleurs, quand c’est tellement beau, on en arrive naturellement à fermer les yeux. On quitte la matérialité et on est transporté vers quelque chose de purement spirituel.
On peut pousser plus loin en se demandant ce qui est à la source de cette intériorité. Moi, je pense que c’est Dieu.
Et puis je prends souvent l’image de la carte postale, où on dit sa joie d’être en vacances dans un lieu précis. On ne peut pas séparer la matière de l’image, ça fait un tout. La carte postale dit la joie d’être au repos, mais aussi la joie de la personne qui l’envoie !
Aujourd’hui, on fait du corps un véhicule, qui n’est plus uni à nous-même. On donne son corps et on le reprend comme on veut, à qui on veut. Mais le « moi » reste étranger à la relation. On assiste à une cyber spiritualité. Par l’informatique, les jeux vidéo, les réseaux sociaux, je peux fuir ce corps que je n’aime pas, ce corps trop lourd. Dans le virtuel, je suis tout puissant. Mais quitter son corps c’est aussi quitter le réel, car le corps nous y relie.
Que devrait signifier « aimer son corps » ?
Aimer son corps, c’est d’abord s’aimer soi-même, avec les côtés qu’on n’apprécie pas chez soi. Pour s’aimer soi-même, il faut être aimé par les autres. Cela passe par le fait de cultiver des amitiés, qui s’ouvrent, qui se donnent, des amitiés altruistes, valoriser les relations avec les autres. La famille en est le commencement.
Souvent, les gens intolérants le sont parce qu’ils sont d’abord trop durs avec eux-mêmes. Et si c’est le cas, c’est parce qu’ils n’ont pas été aimés, ils s’accrochent à un idéal d’eux-mêmes, à une sorte de perfectionnisme qu’ils devraient atteindre pour être acceptés.
Dans la Bible, on a cette merveilleuse déclaration de saint Jean : « Dieu nous a aimés le premier ». Si on peut cultiver cela, c’est puissant. C’est une aide.
Accepter son corps, c’est accepter qu’il vieillisse. C’est dire » oui j’ai pris du ventre, des rides apparaissent sur mon visage, je n’ai plus la même endurance, j’entends moins bien, je dois accepter de me reposer, de consulter un médecin »… cela veut dire prendre soin de soi. Pas forcément de son corps, mais de soi !
Prendre soin de soi, c’est aussi faire du sport, mais pas à outrance, c’est faire de l’exercice, marcher dans la nature, s’arrêter, s’émerveiller devant un paysage, adapter son corps en fonction de l’âge.
Chaque saison de la vie cache des beautés insoupçonnées. Certaines personnes âgées ont des rides porteuses de lumière. Plus on vieillit, plus l’intérieur vient au jour. On peut vieillir mal, dans l’amertume, dans la mesure où on n’a pas pris soin de son intériorité.
Et en pratique, alors ?
Si on prend l’exemple du sport, la vraie question à se poser pourrait être : « Pour quoi j’en fais ? Quel est mon but ? » Je dois prendre soin de mon corps évidemment, mais avec l’âge qu’il a, les maladies, les faiblesses… La limite apparaît quand je me centre sur le corps comme une fin en soi et non comme un moyen d’entrer en relation.
Joël Pralong est prêtre retraité. il vit dans un ermitage du diocèse de Sion, en Suisse, et se met au service des pèlerins en prêchant des retraites. Il est l’auteur de plusieurs livres édités aux Editions des Béatitudes dont Le Courage d’être soi-même et Pour en finir avec la culpabilité





