HUGUES AUFRAY : « DIEU EST UN MYSTÈRE QUI NOUS HABITE »

by Alexandre Meyer

À 91 ans, le célèbre chanteur français vient de sortir Autoportrait, un nouvel album avec douze chansons dont huit inédites. Dans l’ancienne maison du sculpteur Maillol où il vient d’emménager, il peint, modèle lui aussi la glaise et travaille déjà sur un projet de disque de chants de Noël…

PROPOS RECUEILLIS PAR CYRIL LEPEIGNEUX

Impressionnant, la musique garde Aufray des méfaits du temps qui passe ! Droit comme un I et respirant la pleine santé, l’artiste nous accueille, prêt à partager ce qu’il pense, ce en quoi il croit, en faisant fi du politiquement correct. Découvrez les anecdotes intimes du chanteur, son vibrant hommage aux vivants et aux morts qui ont croisé ou marqué son existence. En cette veille de Toussaint, son ode à l’espérance.

Santiano, Stewball, Céline, quels louveteaux ou louvettes n’ont pas fredonné ces chansons ? Même si j’aime ce style de vie, je n’ai jamais été scout, car dans la période troublée des années 1940 où j’étais enfant, il n’y en avait pas. Pourtant les mouvements de jeunesse, de droite ou de gauche, communistes, catholiques, juifs ou protestants, ont tous chanté mes chan- sons. Je pense que les valeurs du scoutisme sont celles du christianisme et si on veut aider l’humanité à passer le cap actuel, qui est difficile, il faut que l’on retrouve ces valeurs chrétiennes fondamentales. Je n’ai jamais chanté quelque chose qui va à l’encontre de ces principes fondamentaux telle la fraternité. Et je n’ai jamais voulu choquer les gens, mon public, et plus particulièrement les enfants. Je suis un passeur, un colporteur de mots.

©Yann_Orhan

Vous travaillez sur un projet de disque de Noël ? Oui, cela m’est venu lors de la messe de minuit à laquelle j’ai assisté l’année dernière. J’ai eu envie d’écrire des textes nouveaux sur des mélodies anciennes, du folklore, notamment une mélodie argentine. Et j’espère que le pape François va rece- voir le disque et écouter cette chanson qui raconte l’exode de Joseph et de Marie qui sont des exilés, des réfugiés, sans fortune et sans domicile.

Vous êtes connu comme chanteur mais vous faites aussi de la sculpture et de la peinture ? Oui et j’ai des relations avec l’art qui sont assez profondément spirituelles. Je ne suis pas matérialiste. Vous voyez, les peintres que j’aime ont toujours quelque chose qui manque à d’autres. Prenez Picasso : il est reconnu, apprécié dans le monde entier et pourtant il ne me touche pas. Il est trop matérialiste. Moi, j’ai besoin de transcendance. J’en trouve par exemple dans les peintures de Vincent Van Gogh. Cet artiste avait une foi héritée de son père. Cet homme était vraiment habité d’une foi profonde. Avant d’être peintre, il avait étudié pour devenir pasteur. Il s’était mis à dormir avec les mineurs, à vivre auprès des pauvres et, comme eux, à descendre dans la mine… Et il a raté ses examens parce qu’il présentait mal, il ne ressemblait pas à un pasteur comme il faut. Vous savez, je suis chrétien, baptisé – je porte les prénoms de mes grands-mères – et j’ai été élevé dans la culture catholique. Eh bien, si j’étais pape, je ferais de Van Gogh un bienheureux !

Cet artiste est lié à l’un de vos plus beaux souvenirs jamais vécus dans une église ? Oui, c’était à Arles. J’étais très ému en pensant à ce Vincent Van Gogh dont je suivais les traces en France. Après une visite à Saint-Rémy-de-Provence où il avait été hospitalisé, puis à Arles où il a habité, je suis, selon mon habitude, rentré dans l’église – un endroit de silence et d’émotion même si aujourd’hui trop de gens en short font du tourisme dans un lieu qui mérite davantage de respect ! Vous savez, même si je ne suis pas catholique « pratiquant », je fais partie de ces personnes qui croient que Noël demeure la fête de la naissance de Jésus et pas celle du foie gras et du sauternes ! Dans cette église d’Arles donc, moi qui ne suis pas habitué à écrire des chansons tout le temps, j’ai eu une inspiration. Comme un rayon de soleil passant dans un vitrail, venant se poser sur le sol et qui me touche en plein cœur. Alors, j’ai écrit un poème. Là, j’ai eu le sentiment d’être inspiré par quelque chose venant d’en haut.

« J’ai besoin de transcendance »

Vous êtes très famille ? Oui, même si la famille, ça s’éparpille… Par essence, la famille, c’est le père et la mère, les enfants et les petits-enfants. Puis tout cela s’en va à droite, à gauche. Il y a la guerre, les accidents, les disparitions prématurées… La famille apporte énormément de bonheur et aussi beaucoup de chagrin. À mon âge j’ai vu beaucoup de gens disparaître, comme mon frère Francesco…

Vous en parlez souvent… Si Jean-Paul, mon frère aîné, est un génie en mathématiques, mon second frère, mon cher Francesco, était un brillant artiste. Il a reçu le prénom de Francesco parce que ma mère avait une grande dévotion pour saint François d’Assise ; un saint qui, selon moi, incarne le christianisme pur. Ce frère était un garçon extraordinaire, avec un physique exceptionnel et une voix naturelle qui lui permettait d’envisager d’être le chanteur d’opéra du siècle. Durant la guerre, en l’absence de mon père, c’est lui qui m’a appris à lire et à écrire. Plus tard, lui qui vivait dans l’univers romantique des opéras de Wagner, s’est suicidé en Amérique du Nord à cause d’un chagrin d’amour. Il avait 27 ans.

Aujourd’hui, que diriez-vous à quelqu’un qui penserait que l’on peut vivre sans Dieu ? Quand il va perdre sa mère, que va-t-il en faire ? Lui qui se dit athée, va-t-il la mettre dans un sac poubelle et la laisser partir avec les déchets ? Non. Il va chercher un endroit où l’enterrer. Pourquoi ? Les renards qui vivent dans la forêt, enterrent-ils leur mère ? Non. Je pense que si cet homme enterre sa mère, c’est en fait parce qu’il n’est pas athée ! Cela me fait penser au chanteur Georges Brassens, qu’on présente comme athée et anarchiste. C’est un men- songe. Fils d’une Italienne et élevé chez les curés, il parle de Dieu dans nombre de ses compositions. Certes, il n’était pas pratiquant et se moquait du clergé parce que cela faisait rire le public. C’est d’ailleurs à cause de ces chansons que sa mère n’est jamais venue le voir en concert. Lors du concert qui a suivi sa mort, Brassens s’est tourné vers son bassiste en disant : « Nicolas, ce soir, pour la première fois, ma mère est dans la salle… »

« En chaque être humain il y a une parcelle de divin. Une étincelle que Satan ne peut éteindre »

Aujourd’hui, quand vous pensez à la fin de vie, que voyez-vous ? Les morts sont dans mon cœur… Le physicien anglais Stephen Hawking a dit qu’avant le Big Bang il n’y avait rien et il en a déduit qu’il n’y avait donc pas de Dieu. Moi, j’en déduis plutôt que ce rien, cette chose que l’on ne peut pas concevoir, c’est Dieu. Dieu, on ne peut pas le concevoir, il nous échappe, c’est un mystère qui nous habite. C’est la différence entre les hommes et les animaux : en chaque être humain il y a une parcelle de divin. Une étincelle que Satan ne peut éteindre.

Dieu, c’est une évidence pour vous ? Ce matin, j’ai noté une phrase : « Celui qui n’en- tend pas la voix de Dieu et ne retrouve pas son image dans toutes les choses qui nous entourent est tout simplement sourd et aveugle. » Pour moi, ma foi est universelle. Je parle aux plantes et même aux objets. Tenez, le matin, je me lève à sept heures, je sors prendre l’air frais et je lève les yeux au ciel. S’il pleut ou si le ciel est bleu, je dis merci. Vous savez, je passe mon temps à remercier. Ma grand-mère aurait dit : « Merci qui ? » Quand je dis merci, vous savez bien qui je remercie !

SON DERNIER ALBUM

Autoportrait. Sur la couverture du disque, le visage de l’artiste, peint sur deux planches de bois en 1999. Les douze chansons que renferme le CD, retiennent les traits saillants qu’on prête en général à « l’éternel Troubadour » : la recherche de nos racines, la fraternité et une attention particulière aux«gensdepeu». Autoportrait, Hugues Aufray, Fontana, 2020, 15,99 €.

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