Construire une vieillesse heureuse

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Retraite. Le monde actuel nous invite à refuser tous les signes de la vieillesse. Et si au contraire, le grand défi à relever était de les accepter, tout en restant intérieurement jeune ?

Par Marie de Hennezel et Bertrand Vergely.

Beaucoup de personnes traversent une sorte de dépression au moment du passage à la retraite. Cette dépression est sans doute naturelle, car elle est le témoin d’une crise – la crise du mitan de la vie.

Une oeuvre d’art

Une vie pleinement vécue jusqu’à son terme, travaillée, mûrie, ciselée par les pertes et les lâcher prise, traversée du souffle de la vie intérieure, est comparable à une œuvre d’art. Dans l’élaboration de cette œuvre, tout compte : la fin comme le commencement. Et chaque étape nous invite à mûrir encore, à descendre dans les profondeurs de notre être, et à devenir de plus en plus conscients. L’accomplissement de la vie se prépare très en amont. Plus on réalise tôt que la vie même est une œuvre, mieux on vit la mutation de l’âge. Et plus on a de chances de vivre une expérience heureuse en vieillissant. Le défi qui nous est proposé est d’accepter le processus du vieillissement, d’accepter les pertes et les deuils qui lui sont associés, mais sans « être vieux », c’est-à-dire sans être tristes et désespérés, en restant ouverts à tout ce que la vie peut encore apporter. Vieillir sans être vieux ne signifie pas qu’il faille s’accrocher à notre jeunesse, jouer au jeune homme ou à la jeune fille attardée, s’habiller comme nos enfants, etc. Il nous incombe une responsabilité : Celle de nous préparer à bien vieillir, le plus légèrement, le plus intelligemment possible. Nous offrirons alors quelque chose aux générations qui nous suivent.

L’homme est fait pour vivre et avoir un devenir de vie. Il faut sans cesse le rappeler, notamment lors de la vieillesse. Elle n’est pas un déclin, mais un accomplissement. Il est beau d’aller au bout d’une vie. Une vie se termine, comme une œuvre se termine. On voit toujours la vieillesse avec un regard négatif en étant dans la nostalgie de la jeunesse. On oublie ce que la vieillesse apporte. Un vin doit vieillir pour devenir un vrai vin. Un fruit doit mûrir pour être savoureux. Trop jeune, un vin est acide. Trop vert, le fruit est immangeable. La jeunesse n’a pas que des avantages. On s’épanouit quand on mûrit. Vieillir ne veut pas dire être vieux. Vieillir est une activité. Être vieux est un « naufrage ». On vieillit quand on mûrit, et tant mieux. Quand on vit, la vieillesse n’existe pas, malgré ses inconvénients. Il n’y a que de la vie. Quand on ne vit pas, on est vieux avant même d’avoir vieilli, malade avant de tomber malade, et mort avant d’être mort. Qui adhère à la vie voit la vie adhérer à lui en retour. Il est alors porté par elle. Vieillir, mûrir, c’est s’ouvrir au temps de l’âme. Quand le corps est moins vigoureux, il ne reste pas rien. Il reste l’âme : c’est ce qui vit en nous.

En prenant de l’âge, en avançant vers la fin de sa vie, on vit ce paradoxe : l’homme extérieur décroît, l’homme intérieur croît. C’est le sens de la parole de saint Paul dans l’épître aux Corinthiens : « Tandis que notre homme extérieur s’en va en ruine, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour.» Notre décroissance, en vieillissant, est un effet d’optique. En réalité, notre être reste entier, mais ce n’est pas visible.

Une vie accomplie est une vie apaisée. On peut contempler son passé, se pardonner ses échecs, ses erreurs, pardonner aux autres et leur demander pardon.

Une liberté inouïe

Ce qui se développe donc, par un éveil des sens et des facultés perceptives, dans cette phase de la vie, c’est une liberté inouïe. Non pas la liberté de faire, mais la liberté d’être. Cette limitation de l’être extérieur est compensée par le développement de l’homme intérieur. Il est courant de penser que la liberté consiste à faire ce que l’on veut. C’est l’esclave qui pense ainsi. Il aspire à être indépendant. L’indépendance n’est pas la liberté. On est libre quand on veut ce que l’on fait. L’action vient alors de l’intérieur. Elle est nôtre. La liberté est affaire d’intériorité, non d’indépendance. Une personne âgée n’est pas forcément indépendante. Quand elle a une intériorité, elle n’en est pas moins libre. Beaucoup de jeunes sont indépendants. Faute d’intériorité, ils ne sont pas libres. La vraie dignité, la vraie liberté, c’est de dire oui à ce qui est. C’est cela s’accomplir.

Et c’est parce que l’on dit oui à l’existence que la mort change de sens et devient non pas un gouffre, mais un accomplissement et une œuvre. L’œuvre d’aller jusqu’au bout en finissant une vie comme un artiste finit son œuvre. Propos recueillis par Émilie Pourbaix
Marie de Hennezel. Elle est psychologue et auteur, connue en particulier pour ses ouvrages concernant l’accompagnement en fin de vie.

Bertrand Vergely. Il est philosophe et théologien orthodoxe.

TROIS CLES : Face à la peur de vieillir

Quand on vit, la vieillesse n’existe pas, malgré ses inconvénients.

1. La peur de ne plus séduire. Si vous regardez une personne âgée, vous remarquerez que son regard peut s’approfondir, être de plus en plus lumineux, son sourire peut rester éclatant. La jeunesse émotionnelle est une jeunesse qu’on ne perd pas et qui au contraire peut s’épanouir. La beauté des personnes âgées réside dans l’expression de leur visage, qui parle aussi de tout ce qu’elles ont traversé. C’est ce qu’on appelle le charme, qui, lui, ne vieillit pas. Quelle liberté finalement de pouvoir simplement être. Être qui on est, ne plus rien avoir à se prouver. La faculté d’émerveillement est un des grands signes de la jeunesse des personnes âgées.

2. La peur de l’isolement. Il faut différencier l’isolement de la solitude. L’isolement n’est pas une bonne chose. Il est source de tristesse et de repli sur soi. La solitude, c’est autre chose. C’est le fait d’être seul et d’être bien avec soi-même. D’être un bon compagnon pour soi-même. Ceux qui vivent dans cette « bonne solitude », qui ne s’ennuient pas avec eux-mêmes, irradient quelque chose de paisible. Lorsqu’on rencontre une personne âgée qui assume sa solitude joyeusement, on se sent bien près d’elle. Sa présence dégage quelque chose de léger et de bon. La bonne solitude rend autonome affectivement et spirituellement. Elle est sans doute aussi nécessaire à la vieillesse, car elle permet la réflexion, la contemplation, le face-à-face avec Dieu.

3. La peur de la mort. La mort renvoie chacun aux questions essentielles : qu’ai-je fait de ma vie ? Quel est le sens de ma vie ? Et dans la tradition amérindienne, on représente la mort comme un oiseau perché sur l’épaule gauche. Tous les matins l’oiseau pose la question : « Et si c’était pour aujourd’hui ? Es-tu en accord avec toi-même ? »

TÉMOIGNAGE « Merci d’être vivant ! »

Un jour Marie de Hennezel a rencontré sur un chemin de randonnée en montagne un vieil homme étonnant.

J’étais assise sur un tronc d’arbre, reprenant mon souffle, lorsque j’ai vu déboucher du chemin un homme qui devait avoir 80 ans. Il marchait très lentement et semblait essoufflé. Il est venu s’asseoir à côté de moi. J’ai appris qu’il faisait cette excursion tous les étés depuis l’âge de 30 ans. Cinquante ans qu’il montait ici ! « Mais je vis les choses très différemment maintenant, m’a-t-il dit. Lorsque j’étais jeune, mon but était d’arriver en haut le plus vite possible. Je fonçais. Je ne voyais rien. Maintenant je mets cinq, six, voire sept heures à monter. Je marche très lentement, je m’arrête souvent pour reprendre mon souffle. Mais je vois, j’apprécie ce que je ne savais par voir ni apprécier lorsque j’étais plus jeune. » Il me décrit alors la manière dont il regarde les bas-côtés du chemin, nomme les fleurs, les bruits qu’il capte, celui des cascades, celui des cloches accrochées au cou des vaches. Il me décrit une expérience qui n’a plus rien de sportif, mais qui est au contraire contemplative. Sa façon de marcher est devenue contemplative ! Elle s’accompagne d’élans de gratitude. « Regardez comme elle est belle, cette vallée ! Quand je vois cette beauté, je sens monter en moi des mercis. Merci à la vie. »

Pour aller plus loin :

UNE VIE POUR SE METTRE AU MONDE, Marie de Hennezel, Bertrand Vergely, Carnets Nord, 2010

QU’ALLONS-NOUS FAIRE DE VOUS ?, Marie de Hennezel, Carnets Nord, 2011

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