CLÉMENTINE BEAUVAIS, LA PLUME ET LA SAINTE

by Marie Fawzy

Selon la légende familiale, sainte Marguerite-Marie Alacoque serait une très lointaine parente de cette écrivaine à succès, enseignante-chercheuse à l’université d’York. Le temps d’une enquête pour percer le mystère et d’un face-à-face drôle et très enlevé, Clémentine Beauvais nous fait découvrir – ou redécouvrir – la personnalité hors du commun de cette mystique du XVIIe siècle. Une sainte archi-célèbre et pourtant parfaitement inconnue du commun des mortels….

PROPOS RECUEILLIS PAR ALEXANDRE MEYER

Qui souhaitiez-vous toucher par cet ouvrage ? Je ne sais pas trop, ce livre est si différent de mon travail habituel… À vrai dire, je me suis plutôt demandé qui cela choquerait le plus : les croyants ou les iconoclastes ? Je ne voulais choquer ni les uns ni les autres, mais dresser un pont entre les deux sans pour autant écrire un livre mièvre, tiède. Je n’ai rien contre le consensuel mais il ne faut pas édulcorer non plus !

Qu’est-ce qui vous a le plus frappée dans le cours de l’existence de sainte Marguerite-Marie ? La première chose que je n’arrive pas à m’expliquer, c’est son écriture, très inhabituelle pour son époque. La façon dont elle décrit les événements qu’elle a vécus, dont elle revient sur ses écrits antérieurs et sur ses sentiments est un procédé très moderne, très romanesque. Je n’avais pas d’opinion préconçue, mais je ne m’attendais pas à ce que cela soit aussi intéressant dans la forme. La deuxième chose, c’est la façon dont elle module, dont elle négocie l’intensité de ses expériences pour les rendre gérables.  Elle mène une vie d’une incroyable intensité par ses visions, par sa foi brûlante, sa passion pour le Christ… Et, paradoxalement, elle dresse un certain nombre de barrages pour les canaliser, seule ou avec les autorités compétentes, en esquissant des stratégies. Plus la foi, la passion ou les visions sont intenses, plus on serait tenté d’y laisser libre cours, alors qu’elle passe le plus clair de son temps à essayer de les réfréner.

Avez-vous écrit ce livre pour vous acquitter d’un devoir familial ? Non. Le côté ancêtre et transmission me rendait même plutôt méfiante. Personne, dans la famille, ne s’est jamais enorgueilli d’être un arrière-arrière-arrière-petit-neveu de la sainte !  C’était même devenu une blague entre nous… Mais cela valait le coup de s’y intéresser !

« Je me suis identifiée à sa vie intense »

Vous vous êtes plongée dans cette histoire par curiosité, par goût du risque ? Ce livre est né à la demande d’Hélène Mongin, mon éditrice. Il est parfois un livre qui, au cours de votre existence, a besoin de sortir à cet instant précis. On ne sait pas pourquoi, mais on le découvre après. Ma grand-mère commençait à perdre la mémoire, j’étais enceinte et je partage ma vie avec un catholique pratiquant depuis deux ans. Cette conjonction de facteurs m’a conduite à trouver ce sujet délirant de prime abord puis, subitement, très intéressant. Voilà comment une idée qui m’aurait fait rire à n’importe quel autre moment de ma vie est devenue réalité. Je ne savais pas dans quel but je l’écrivais, mais rétrospectivement, je vois que le livre avait sa raison d’être.

En dépit de votre scepticisme revendiqué, n’espériez-vous pas que Dieu vienne vous toucher à votre tour ? Il y a toujours une bonne raison pour se pencher sur tel ou tel sujet, de tenter d’élucider un aspect du réel :  une raison psychologique, psychanalytique… La situation dans laquelle je me trouvais a bouleversé toute ma vie. Je vivais dans un milieu à l’exact opposé de celui qui m’accueillait : de gauche, progressiste, féministe, intersectionnel, millénial. Un milieu complètement hermétique. Avouer que j’étais avec quelqu’un de catholique était impossible. J’ai cherché et j’ai réussi à digérer ce fait qui a changé le cours de mon existence.

Vous vouliez comprendre à la croisée de quels chemins vous étiez ? Le projet a rejoint mon désir de réconcilier deux parties de ma vie. J’ai vécu des années de militance féministe, athée convaincue, certaine que les religions monothéistes étaient les plus grosses entreprises antiféministes et les pires institutions patriarcales au monde, et voilà que, grâce à mon compagnon, j’entrais malgré moi dans le monde catholique. Marguerite-Marie était une figure par le truchement de laquelle je pouvais opérer la jonction entre ces aspects si différents de ma vie.

Que voulez-vous dire ? Cette enquête a rejoint mon intérêt pour les femmes qui ont laissé leur empreinte dans l’histoire. Je n’étais pas partie pour parler de Dieu, de Jésus Christ ou du Sacré-Cœur : je voulais parler de Marguerite-Marie. Jusqu’à ce que je m’aperçoive que je ne pouvais pas parler d’elle sans parler du reste…J’aurais pu écrire une réhabilitation féministe du personnage en en parlant très peu, mais je ne voulais pas la trahir. C’est peut-être anachronique ou abusif de parler de féminisme, mais le destin de cette femme est hors du commun ! Quand je lis Marguerite-Marie parler de ses visions je la crois absolument et, à la fois, elle devient pour moi un personnage de roman. Lorsque l’on visite la ferme familiale, c’est très frappant. Elle aurait pu se marier, vivre une vie simple, mais il y avait en elle cette soif d’intensité immense. Cette petite gamine bourguignonne pouvait marcher des kilomètres et des kilomètres dans le froid rien que pour se rendre à l’église… Même si sa famille était pieuse, elle vivait depuis toujours dans une autre dimension.

La clé de compréhension, c’est la foi en somme ? Absolument ! Je viens d’une famille très mystique du côté de mon père. J’ai grandi avec la vision d’un monde qui a des aspects surnaturels, mais je ne l’ai jamais interprété de manière religieuse ou chrétienne. Lier les deux me dépasse encore.

Vous racontez avoir eu un peu peur de vous retrouver chez les fous en allant entendre la messe avec votre compagnon. Verdict ? J’ai trouvé ça sympa, franchement. (Rires.) Joyeux, bon enfant, incarné et sincère. J’ai la conviction qu’il peut y avoir des ponts entre des communautés même en désaccord sur des sujets sociétaux loin d’être anecdotiques. Il faut trouver la manière de se retrouver sur le même terrain.  On peut ne pas se comprendre, échouer à rallier quelqu’un à sa cause par l’argumentation. En revanche, on peut trouver des personnages et des récits communs qui permettent d’entrer en empathie avec l’autre. Même si l’on réprouve idéologiquement quelqu’un, on peut entrer dans son système et finir par développer une compassion, une compréhension de la situation et de la personne. Il faut favoriser la perméabilité et la littérature est un excellent moyen d’y parvenir.

« Marguerite-Marie a une personnalité très entraînante, y compris pour quelqu’un qui n’aurait pas la foi. Sa sincérité parle à tous »

La foi n’est peut-être pas inscrite dans les gènes, mais qu’avez-vous retrouvé en vous de cette lointaine aïeule ? Je me suis identifiée à son écriture, à sa vie intense, à son intérêt pour la jeunesse et l’enfance, à sa certitude que le monde entier est un tissu de signes qui génèrent de grands concours de circonstances. Touchée par son idéal de sincérité, j’ai voulu le reproduire dans ce livre.

Vous dites que Marguerite-Marie est moderne car elle veut brûler, vivre intensément, est-ce un exemple à suivre ? Oui ! Elle vit dans le débordement, c’est admirable. Comme Thérèse d’Avila, elle a une personnalité très entraînante, y compris pour quelqu’un qui n’aurait pas la foi. Leurs excès et leur sincérité parlent à tous.

Comprenez-vous le désir de la sainte que vous rapportez dans votre livre, de demeurer cachée, de laisser la lumière à Dieu ? Le narcissisme et l’humilité sont présents partout, s’entremêlent. Dans sa pensée et son mode de vie, seul compte le message qu’elle avait à transmettre. Il aurait été dommage de brûler ses écrits comme elle l’a pourtant demandé, car c’est par son verbe que l’histoire a pu s’écrire. Sinon il n’y aurait rien. La dévotion au Sacré-Cœur existe aujourd’hui parce qu’elle en a fait le récit, elle a eu la capacité extraordinaire de narrer son expérience unique avec le Christ. 

SON LIVRE

Sainte Marguerite-Marie et moi
Éditions Quasar, 2021, 248 pages, 16 €.

 

 

 

 

SA BIO

Clémentine Beauvais est l’auteure d’une vingtaine de livres à succès, dont Les Petites Reines (Sarbacane, 2015, 288 pages, 15,50 €. 100 000 exemplaires vendus et lauréat de nombreux prix). 

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