Par leur indépendance et leur autonomie, les monastères génèrent beaucoup d’archives, qu’il faut ensuite classer et inventorier. C’est le travail d’une vie entière, voir plus. A l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes, cette mission a été confiée au frère Louis-Marie, qui y travaille depuis huit ans.
TEXTE ET PHOTOS PAR ANTOINE LEMAIRE
« Quand j’ai pénétré pour la première fois dans la salle des archives, la porte était bloquée par une montagne de cartons couverts de poussière. » Un travail de patience commençait.
Frère Louis-Marie ouvre les pièces où il a soigneusement entreposé les archives du monastère Saint-Pierre de Solesmes. On y aperçoit de grandes étagères sur lesquelles sont rangées des boites en carton classées d’une façon assez étrange, avec des suites de lettres et de chiffres que seul un œil aguerri décrypterait immédiatement. En y regardant de plus près on peut lire des mots évocateurs tels que « chant grégorien », « presse », « homélies », ou encore « administratif », « paléographie » et « hôtellerie »…
C’est là-haut, aux derniers étages de la massive abbaye, que le bénédictin a commencé ce travail titanesque de classement des archives monastiques de Solesmes, il y a huit ans. Aujourd’hui, il a réparti la multitude de documents en six thèmes majeurs : l’histoire du monastère, le travail du Père Abbé, ce qui concerne les moines, les diverses activités du monastère (ateliers, hôtellerie, boulangerie etc.), le chant grégorien et les archives du Père fondateur, Dom Guéranger.
Désormais, la tâche qui l’attend est celle de l’inventaire des milliers de documents que renferment ces caisses, auxquels il devra donner une cote et un numéro de série, en explicitant ce qu’ils contiennent. « C’est un travail sur le long terme qui m’attend, et qui me prendra, à raison de quelques heures de travail par semaine, encore 10 ou 15 ans. 20 peut-être… »
A chaque jour suffit son bien
Elément un peu anachronique au milieu de ces pyramides de vieux papiers et de parchemins centenaires: un ordinateur est posé sur la table où travaille frère Louis-Marie. Il s’en sert pour informatiser l’inventaire. Auparavant, tout se faisait à la main dans des cahiers. Le support change mais la tâche reste la même. Et cette tâche est celle de toute une vie.
« Il y a certains jours où j’en ai ras-le-bol, confie frère Louis-Marie en riant. Quand je ne retrouve pas un document ou que je ne comprends pas d’où il vient par exemple. Et là, on passe forcément par des phases de frustration, d’agacement… Dans ce cas il faut se calmer, se dire que ça ira mieux demain. C’est souvent le cas. »
Les moines bénédictins de Solesmes ont fait leur le sermon de saint Matthieu « à chaque jour suffit sa peine », le transformant en « à chaque jour suffit son bien ». C’est cette maxime que le frère archiviste s’emploie à observer pour sa mission si particulière. « Faire cela dans notre vie à tous suppose une conversion intellectuelle, d’arrêter d’avoir cette exigence du tout, tout de suite », ajoute-t-il avec prudence.
Frère Louis-Marie a aussi en tête les mille ans d’histoire de l’abbaye, et sait que son travail le dépasse. Il s’efforce donc de s’en détacher, et se concentre sur la richesse des archives qu’il manipule.
Et Dieu mit sept jours
« Je me suis souvent demandé pourquoi Dieu avait créé le monde en sept jours, et pas en une seconde puisqu’il est tout-puissant », partage le bénédictin en se rendant à l’office de Sexte, qui précède le déjeuner.
Après son repas, frère Louis-Marie se rendra à l’hôtellerie, où il a une autre responsabilité. Il pourrait s’écouler plusieurs jours avant qu’il retourne dans ses cathédrales de boîtes en carton. Il le sait très bien. La vie monastique s’organise autour des offices, sept par jour, et les frères ne disposent jamais de plus de deux heures de travail d’affilées. « Notre vie est rythmée par la prière, qui structure nos périodes de travail, c’est un cadre qui est libérateur, et sûrement pas figé », ajoute le frère archiviste, qui voit dans la Genèse une métaphore pour les projets qui meublent la vie de chacun.
Si Dieu a mis sept jours à créer la Terre, combien plus les projets des hommes ont besoin de temps. Les moines l’ont bien compris, ils laissent le temps au temps, et remettent quotidiennement leur travail entre les mains de Dieu.






