Le carême, ça ne donne pas forcément envie. Ce sont des privations, des efforts, pour des résultats qu’on peut avoir du mal à percevoir… Le frère Clément Binachon, moine dominicain, nous explique en quoi cette spiritualité de l’effort porte des fruits insoupçonnés.
LE DÉBAT ENTRE LE FRERE CLEMENT BINACHON ET LILI SANS-GÊNE
Lili Sans-Gêne : Dans mes amis, ceux qui font le carême n’ont globalement pas hâte que ça commence. Ça veut dire qu’il va falloir faire des efforts, se priver… c’est pas très drôle. Pourquoi l’Église a eu cette idée à l’origine ?
Le carême c’est la réunion de deux idées. D’abord, pour atteindre un objectif élevé, il faut s’entrainer. La vie chrétienne, c’est vivre à la suite de Jésus. Prétendre aimer comme le Christ sans entrainement, c’est comme tenter un marathon sans préparation… D’ailleurs Jésus lui-même s’est retiré 40 jours dans le désert au début de sa vie. Pour marcher à la suite de Jésus, les chrétiens s’entrainent, et le carême marque l’intensification de cet entrainement.
Ensuite, quand on fait une fête, on s’y prépare. On range la maison, on fait la cuisine, on se met sur son 31… Il en va de même pour la fête de Pâques, le moment le plus important du calendrier chrétien : pour bien la célébrer, on s’y prépare. Le carême fait la synthèse. C’est l’intensification de notre entraînement à la suite Jésus pour nous préparer à Pâques.
Prier, ça je comprends, mais ces efforts : le jeûne, les privations… c’est très matériel. Se priver juste pour se priver, je ne vois pas trop l’intérêt. Y a-t-il d’autres avantages ?
Bien sûr, on ne se prive pas pour se priver ! On se prive pour aimer davantage. Ça fonctionne de deux manières. D’abord, la privation de nourriture permet d’impliquer mon corps dans ma vie spirituelle. Souvent, les gens imaginent que la vie spirituelle ce n’est que ce qui se passe dans leur tête. C’est vrai, c’est l’essentiel, mais ce n’est pas tout. Quand on prie avec notre corps, on prie mieux. Quand nous nous privons de nourriture, nous prions avec notre estomac. Ça rend notre prière plus complète, plus humaine. D’autre part, ma privation de nourriture permet de faire des économies que je peux ensuite partager.
Et j’ajouterai qu’on peut en profiter pour se débarrasser de ce qui entrave notre quotidien, voire notre santé : les écrans, les divertissements médiocres, les consommations inutiles… On peut profiter du carême pour se “désintoxiquer” de tout ce qui nous distrait de notre propre cœur et de l’amour authentique.
Moi, pour que je me motive, il faudrait que ça me mette de bonne humeur. Mais se priver de choses qu’on apprécie en général c’est pas trop fun non ?
C’est vrai que renoncer à des petits plaisirs peut sembler austère. Mais saint Augustin a une réponse que j’aime bien citer ici. Il affirme que « dans ce que l’on aime, ou bien il n’y a pas de fatigue, ou la fatigue est aimée elle aussi. » Autrement dit, quand on sait que notre effort est nécessaire pour obtenir quelque chose que l’on désire vraiment, soit la pénibilité de l’effort disparait, soit on en vient à l’apprécier. Le sport montre cela très bien. Quand on fait de la randonnée en montagne par exemple, ce que l’on recherche ce n’est pas d’avoir les mollets douloureux. Ce que l’on recherche c’est découvrir des paysages sublimes en communion avec la nature. Et de fait, quand ce désir nous anime, soit nous oublions nos mollets, soit nous apprécions leur effort. Ainsi, quand nos privations de carême sont au service de la charité, on les voit différemment.
Je ne comprends pas trop…
La charité c’est le mot technique dans la Bible pour désigner l’amour de Dieu : l’amour que l’on reçoit de Dieu et que l’on partage avec notre prochain. Ce qui rend intéressant et plaisant nos petits efforts de carême (se priver de nourriture, prier plus, et partager davantage), c’est qu’ils visent à faire grandir la charité en nous. Sinon, ils ne servent à rien.
Ok. Mais comment choisir des efforts qui soient pertinents pour moi personnellement, et assez raisonnables pour être tenus sur 40 jours ?
Il faut voir ces efforts comme un entrainement. Ce qui compte, ce n’est pas de cocher une case, ce qui compte c’est que l’amour grandisse. C’est donc à chacun de trouver le bon dosage, celui qui va me faire grandir. Comme un bon entrainement, il faut adapter mes privations, mes prières et mes aumônes à mon rythme de vie et à mes contraintes. On a le droit d’être pragmatique, d’essayer quelque chose, et de l’ajuster au bout de quelque temps.
Et le but de tout ça c’est quoi au final ? A la fin du carême tout s’arrête et on reprend nos bonnes vieilles habitudes ?
Encore une fois, on s’est entrainé pour aimer davantage. Comme un footballeur qui court avant une compétition. C’est bien s’il a une bonne foulée mais ce qui importe c’est qu’il participe au match, et qu’il gagne. Le carême, c’est les tours de stade. La croissance de la charité, c’est le match. La victoire, c’est la vie éternelle.





