AIMER L’AUTRE SANS L’UTILISER

19 octobre 2026

PsychoNov

Repérer des comportements nocifs ou injustes chez les autres est facile. Et si, pour une fois on changeait de point de vue? Il arrive que nous aimions l’autre surtout pour ce qu’il nous apporte. La frontière entre aimer et utiliser est ténue. Pascal Ide, prêtre diocésain, donne des pistes pour repérer nos propres travers et les corriger.

Propos recueillis par ANNE-LAURE COLIN

 

Pourquoi avons-nous parfois tendance à aimer l’autre pour ce qu’il nous apporte et non pour lui-même ?

Dans la vie quotidienne, j’ai deux manières d’interagir avec l’autre : l’aimer (pour lui-même) ou l’utiliser (pour moi). Alice, votre amie, vous dit
qu’elle serait heureuse de dîner avec vous. Ne l’ayant pas vue depuis trois mois, vous êtes ravi de la revoir. Quand vous la quittez, vous ressentez un petit malaise. Vous prenez alors conscience que, si vous lui avez posé plein de questions sur son travail, ses parents, son
fiancé, elle ne vous en a pas posé une seule sur vous.
Les études de psychologie sociale le montrent, tous les paramètres narcissiques sont en hausse constante depuis trois-quarts de siècle. L’utilitarisme -traiter l’autre comme un moyen – est donc une tendance lourde en Occident. Pourtant, est-ce qu’on ne se sent pas blessé quand on est utilisé ? Nous avons besoin de nous sentir aimés pour nous-mêmes.

Quels sont les signes qui montrent que nous sommes en train d’utiliser quelqu’un sans nous en rendre compte ?

En fait, l’utilitarisme avance masqué.
Imaginez que quelqu’un vous dise : « J’apprécie beaucoup les conseils que tu me donnes et ton écoute ». Vous serez peut-être touché, mais diriez vous que cette personne est votre amie ? Alors comment repérer notre angle mort utilitariste ?

Un moyen sûr est de sonder votre intention. Arrêtez-vous et demandez-vous honnêtement (avant ou après) : est-ce que vous avez posé cette question, donné ce conseil, fait ce cadeau, etc., pour l’autre ou pour vous, pour la bonne image que ça donne de vous ?

Peut-on vraiment aimer sans rien attendre en retour ?

Il est normal de désirer que la relation soit réciproque. Le don est pour la communion. Mais il y a deux manières de la vivre. Toute la différence réside dans cette question : est-ce que vous désirez le retour ou est-ce que, secrètement, vous l’exigez ?
Dans le premier cas, vous pourrez vous sentir triste de ce qu’Alice ne se soit pas intéressée à vous, mais vous ne serez pas en manque, parce que votre intention première était de vous centrer sur votre amie. Dans le second, vous éprouverez de la colère, voire de l’amertume, ce qui est le signe d’un utilitarisme latent.

Mais, même dans une relation que l’on croit gratuite, on trouve de la joie.

Oui, et cette joie ou du moins une paix intérieure est même le critère que nous avons donné gratuitement. Alors avons-nous secrètement été intéressés ? Non ! À condition que nous ne cherchions pas cette relation pour cette joie, ce qui serait narcissique.
Mais que nous la recevions par sur croît. Imaginons que vous ayez décidé de rendre visite une fois par semaine à votre voisin qui vit seul. Au début, il vous remercie avec beaucoup de gratitude, et vous repartez vraiment content. Mais, une fois, votre voisin vous dit seulement un vague « merci ». Vous sortez de chez lui moins guilleret que d’habitude et remettez en question ce service : est-ce qu’au fond cela fait
vraiment plaisir à votre voisin ?

La perte d’élan que vous ressentez n’est elle pas le signe qu’il faut que vous arrêtiez ? En fait, dans ces questions se dévoile un secret utilitarisme.

Alors comment sortir de la logique du « qu’est-ce que j’y gagne » ?

Dans cet exemple, il s’agit d’abord de redresser notre intention et de nous tourner intérieurement vers l’autre : « Je rends visite à mon voisin pour lui et non pour le plaisir que j’y trouve.
Peu importe que j’y trouve ou non de la joie. Peu importe que, à chaque fois, il me remercie. Peu importe qu’il soit moins chaleureux. Peut-être avait-il un souci ».
Il s’agit ensuite de rechoisir d’aider l’autre pour lui-même. Si je ne fais que palper mon pouls émotionnel – est-ce que je suis content d’y aller ?-, non seulement je suis centré sur moi, mais j’agis seulement à partir de mon affectivité, pas à partir de ma volonté. Enfin, il s’agit de s’entraîner. Nous sommes spontanément plus centrés sur nous-mêmes. Passer du captatif à l’oblatif prend du temps. Mais quelle joie !

Et comment s’entraîner ?

L’entraînement, c’est du quotidien ! Je conseille la voie du kaizen, c’est-à-dire le pppp : le « plus petit pas possible ».
Au début, posez un acte véritablement gratuit par jour, en lâchant votre attente de retour, en recevant ce retour éventuel comme un cadeau et non comme un dû. Si vous allez à une soirée, engagez-vous à rencontrer une personne, connue ou inconnue, en vous intéressant à elle pour elle, seulement pour elle, et non pas pour le plaisir que vous y trouvez, les informations que vous recueillez pour vos prochaines vacances, ce tuyau pour votre job, etc.
Et rappelez-vous que votre cerveau est éminemment plastique : tout acte le transforme. Un jour, qui n’est pas forcément loin, si vous pratiquez quotidiennement, vous serez spontanément et habituellement tourné vers l’autre.
Comme le pape Léon en a donné un si bel exemple lors de sa venue en France tout récemment.

 

Interview de PASCAL IDE. Prêtre pour le diocèse de Paris, il est docteur en médecine, en philosophie et en théologie et auteur d’une quarantaine d’ouvrages. Il intervient également comme conférencier et enseignant sur des sujets liés à l’amour, au développement personnel et à la foi.

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