Sage comme Solaar

by Hélène Bordes

Rencontre. Le Maître de cérémonie revient sur scène après dix ans d’éclipse. MC Solaar part en tournée avec Géopoétique, un album brillant dans lequel ce frère Rapedoux fait main basse sur un trésor d’allusions bibliques.

Propos recueillis par Magali Michel.

Après dix ans de repos, le MC est de retour. Plus solaire que jamais, Solaar est au zénith. Il part en tournée défendre sa vision géopoétique du rap à la française. À la faveur de ce dernier album, festif, joyeux, on gravite dans le système solaire de l’Apollinaire du rap français, salué aussi bien par l’Académie française pour la qualité poétique de ses textes que par un public ébloui par la fantaisie sonore d’un sage qui s’ignore.

Dans votre dernier album, vous nommez sainte Thérèse de Lisieux dans Eksassaute. Était-ce juste pour la rime ou à cause d’un coup de cœur ?

C’est surtout le nom Thérèse de Lisieux. J’adorais. Une fois que j’avais ce nom il fallait que je raconte quelque chose en rapport. Et le rapport, c’est le temps de vivre, le soin des autres. C’est le nom qui a généré la chanson.

Sans savoir davantage de qui vous parliez ?

Je ne la connaissais pas. Je ne savais pas qui c’était. En fait, c’est un chanteur qui m’a parlé de Thérèse de Lisieux. Le chanteur s’appelle Grégoire. Et moi j’ai prononcé le nom un peu différemment en marquant la diérèse. Je l’ai pris comme un beau mot car j’adore les Z. Il est resté dans ma tête.

Vous êtes « l’homme qui descend du sage », dites-vous dans Intronisation : d’où vient cette sagesse qui brille dans vos textes ?

C’est inconscient. J’essaie de donner de bons conseils aux gens pour ne pas qu’ils se brûlent. Quand j’ai commencé je voulais aider les gens, alors je mettais un peu de culture. Et des choses positives pour qu’ils aient envie de regarder le monde, d’apprendre, d’être justes. C’est mon caractère. Ce n’est pas volontaire. J’ai envie que les gens aillent dans un bon sens, dans le sens de la réflexion. J’essaie de ne pas être trop pousse au crime, entre guillemets. Quand j’ai débuté, je regardais toujours mes jeunes nièces. Je me disais que si un jour elles m’écoutaient, par hasard, il fallait que ça leur serve dans la vie. Depuis j’ai gardé cette habitude.

Après une éclipse de dix ans, quoi de nouveau sous le Solaar ?

C’est Géopoétique et une envie de renouer avec la scène. Je me suis un petit peu arrêté pendant dix ans. Alors la nouveauté, c’est une tournée, c’est rechoisir les chansons, revoir les équipes, les ingénieurs du son, les gens qui font de la lumière, on baigne dans l’univers artistique, et c’est bien.

Pourquoi tous ces clins d’œil bibliques dans vos chansons ?

Quand je racontais les histoires, il fallait se baser sur une culture commune. Alors je prenais des exemples dans les grands épisodes que tout le monde connaissait : l’arche de Noé, la parabole des talents, Adam et Ève. J’ai même fait une chanson à partir de la Genèse qui s’appelle Et Dieu créa l’homme. J’ai repris des proverbes : « Qui sème le vent récolte le tempo. » Pour pouvoir parler à quelqu’un, il faut argumenter sur ce qu’il connaît. J’ai beaucoup lu de bibles pour enfants. Et puis un jour, dans un studio, il y avait une Bible. J’ai commencé à lire l’Apocalypse sur le conseil d’un gars. C’est resté.

Si vous rappiez l’Évangile ?

Le truc le mieux, quand même, c’est Matthieu 7, 7 : « Demandez, et l’on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira. » C’est le bonheur.

Pourquoi le diable est-il si présent dans vos textes ?

Il y a le bien, il y a le mal. Et je n’aime pas le mal. Je mets souvent le diable en scène pour rendre les gens un peu combatifs, pour les pousser à agir pour rendre le monde meilleur. La noirceur me sert à mettre en valeur la lumière.

Claude Solaar, seriez-vous photosensible ?

Avec de la lumière, on ne voit pas la vie de la même manière. J’espère que je n’ai pas fait une faute avec Thérèse de Lisieux. J’imaginais un peu une Mère Teresa. Je ne sais pas si elle a donné du temps. Maintenant je me rends compte que j’aurais pu ouvrir les yeux / Trouver du temps, de la lumière, comme sainte Thérèse à Lisieux…

Votre dogme ?

Malheureusement je n’ai jamais eu d’éducation religieuse. À l’année du catéchisme, j’ai déménagé. C’est peut-être pour cette raison que j’ai ouvert les livres. Comme je ne connaissais pas la religion, ça m’a forcé à lire. J’aime bien parler avec les gens qui ont des dogmes, elle est passée la mode de monter les laïcards contre les religieux. Et c’est bien.

Dieu, avez-vous fait le tour de la question ?

Je ne sais pas le définir. J’avais écrit quelques vœux quand j’étais petit. En tout cas quand on ne fait pas de bêtises, quand on lance bien son boomerang, il revient positivement aussi. Je regarde le ciel. Il fait beau. Les arbres sont en fleurs. On a envie d’espérer. Le monde va mal, mais on a toujours envie d’espérer que Dieu existe pour mettre un bon parfum sur cette terre.

Si vous le rencontriez incognito, qu’aimeriez-vous qu’il vous dise ?

Déjà j’aimerais qu’il me parle en espagnol ou en anglais. Qu’il me dise : « Ça va, Claude, vous n’avez pas été trop diabolique ! » S’il me le dit en espagnol, ça me fera plaisir. J’aimerais bien qu’il me parle dans un langage particulier : « Magnifico Claudio ! »

La mort, y pensez-vous souvent ?

Je recule ce moment. Dans Mephisto Iblis, je raconte l’histoire de quelqu’un qui voit la mort, il fait son bilan de vie et puis ça s’assombrit. Il voit la mort, la dame à la faux. C’est de l’impressionnisme. Je ne sais pas ce que ça veut dire.

« Actuellement l’homme est en promo / non nous ne sommes pas des numéros », écrivez-vous dans une chanson. Après la géopoétique pourriez-vous débattre biopoéthique ?

On a de la chance en France, on avance doucement, on réunit des commissions. Les décisions ne sont pas prises à la légère. Il y a de bons pare-feu. Heureusement qu’on met à contribution ces parterres d’intellectuels, de philosophes, de juristes pour dire stop. Chacun peut donner son avis. C’est trop important pour que ce soit pris par quelques-uns. On n’est d’ailleurs pas obligé de prendre une décision. Dans un match de foot, il y a trois issues, ou gagnant ou perdant ou nul. Dans un match de boxe, il y a ou gagnant ou perdant. Là, sur les questions humaines, on peut ne pas bouger, et je trouve que c’est bien.

Vous continuez de prendre du recul ?

Je prends de l’avance en prenant du recul. Prendre du recul, c’est prendre de l’élan… Un jour j’ai rencontré un gars qui avait fait une retraite dans une abbaye. J’avais trois, quatre jours devant moi. Je suis parti voir sur un coup de tête. J’étais incognito. J’ai lu. Les gens avaient coupé leur portable. C’était assez simple et on faisait à peu près ce qu’on voulait. J’ai bien aimé. C’était à l’abbaye de Chevetogne, en Belgique alémanique, du côté de Liège. Il y avait une particularité dans ce lieu, car c’était un mélange de chrétiens d’Orient et d’ici. Dans cette abbaye, il y avait des moines de rite byzantin et des moines de rite latin, avec les mêmes prières mais pas avec la même chanson. On pouvait passer d’une tradition à l’autre. C’était cool.

Participiez-vous aux offices monastiques ?

Quand ça sonne, on peut y aller ou pas. Évidemment, je suis allé voir. Chez les uns ça sentait l’encens. Chez les autres, ce n’était pas le même parfum. Ça rythmait la journée. À table, il y avait un rond de serviette, on était tous anonymes.

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