La souffrance peut-elle avoir un sens ?

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Controverse. Être révolté par la souffrance, quoi de plus normal ? Pour de nombreuses personnes, elle est un tel scandale qu’elle est la preuve que Dieu n’existe pas. Pour d’autres, seule la foi peut lui donner un sens.

Débat entre Lili Sans-Gêne et le père Biju-Duval.

Père Biju-Duval

Ce prêtre de Dijon est diplômé de l’École Centrale de Paris. Il en garde un goût pour l’exercice rigoureux de la raison. Membre de la communauté de l’Emmanuel, il est professeur de théologie à l’université du Latran à Rome. Cet intellectuel a une passion simple : la marche en montagne.

1 Selon les chrétiens, Dieu n’est pas l’auteur du mal mais il le permet parce qu’il a un meilleur plan dans lequel il finit par gagner : tout est bien qui finit bien ! C’est bien gentil, cette stratégie divine, mais en attendant, les hommes continuent de souffrir, de mourir, de se faire du mal. Où est-elle, l’action de ton Dieu ? Ça lui est bien commode, à lui, de penser tranquillement depuis son ciel à des stratégies globales de salut. Pendant ce temps, des enfants continuent de mourir dans les bras de leurs mères, des jeunes continuent de se droguer. C’est trop cher payé.

 Justement, ce que nous annonce l’Évangile, c’est que Dieu n’a pas géré le mal tranquillement depuis le ciel. Dans le Christ, il est venu partager notre condition humaine. Il s’est fait notre frère. Ainsi, il a lui-même vraiment souffert nos souffrances, a subi nos violences, nos trahisons et nos injustices. Et il est mort de la mort la plus atroce qui soit : cloué sur une croix. Mystérieusement, il nous rejoint, il porte avec nous nos difficultés. Il prend sur lui nos péchés, notre souffrance et notre mort, et ainsi il ne nous y laisse pas seuls. À chacun, il dit : « Je connais ta souffrance, ta détresse, tes péchés, car lorsque j’ai été jugé, condamné et crucifié, je les portais avec toi, pour toi, et même encore plus que toi. Vois comme mes souffrances ont été terribles. Veux-tu m’accueillir, me laisseras-tu porter la croix avec toi, pour que ton épreuve, ta mort, se transforme en chemin de vie, en résurrection et en victoire ? »

2 Excuse-moi, mais il y a une chose que je ne saisis pas : qu’est-ce que ça peut changer pour moi aujourd’hui, quand je souffre, qu’un certain Jésus soit mort sur une croix il y a 2 000 ans dans la province périphérique d’un empire disparu depuis longtemps ?

Si Jésus était un homme quelconque, tu aurais entièrement raison. Ce ne serait qu’un drame de plus sur une liste déjà longue… Mais Jésus est « Dieu qui sauve », selon la signification hébraïque de son nom. Parce qu’il est Dieu lui-même, c’est en lui que tout a été créé. Il nous porte tous et il nous aime. Alors quand il souffre, quand il meurt, et quand il ressuscite, c’est pour nous tous, avec nous tous.

3 C’est bien beau, ce que tu dis, mais ça suppose encore que l’on connaisse le Christ. Or les deux tiers de l’humanité continuent à souffrir et à mourir sans avoir aucune idée du sens que cela peut avoir. Ce dont tu me parles, c’est d’un salut réservé à une élite. La majorité, elle, continue d’être écrasée. Et je ne te parle pas de ceux qui, même chrétiens, sont tellement broyés par les épreuves, par la douleur, qu’ils n’ont même plus la capacité de penser au Christ. Ils sont vaincus, pas vainqueurs…

 C’est la raison même pour laquelle l’Église annonce le Christ : pour que tous le connaissent et pour qu’ils trouvent en lui l’espérance. Si ce que disent les Évangiles s’est vraiment passé, il est urgent que tous le sachent : c’est trop beau, et ça change tout que Dieu soit si proche de nous et qu’il nous aime à ce point-là.

4 Il n’empêche qu’encore aujourd’hui, plus de la moitié de l’humanité n’a jamais entendu parler sérieusement du Christ.

Saint Paul a aussi écrit une phrase qui peut éclairer ce que tu dis : « La croix de notre Seigneur Jésus Christ a fait du monde un crucifié pour moi, et de moi un crucifié pour le monde » (Ga 6,14). Si je suis « un crucifié pour le monde », toutes mes peines, mes sueurs, mes épreuves, mes travaux, et même ma mort, sont unis à la croix de Jésus. Grâce à lui, elles deviennent une force de victoire sur le mal pour le monde. En « portant ma croix avec Jésus », je l’assume volontairement, et ça me permet d’être déjà victorieux du mal avec lui. Mais saint Paul dit aussi que « le monde est un crucifié pour moi ». Et cela signifie qu’en mourant sur la croix, le Christ a repris en lui toutes les souffrances des hommes sans exception, y compris ceux qui l’ignorent, pour en faire un chemin de vie. À terme donc, il n’y a pas d’hommes qui seraient de pures victimes absurdes. Le Christ les porte tous en son cœur, et leur offre victoire, salut et vie éternelle.

5 Oui, alors plus on souffre sur la terre, plus il y a de salut au ciel, c’est ça ? Je vous reconnais bien là, vous les chrétiens : plus il y a de douleurs, de sacrifices et de malheurs, plus vous êtes contents. Et votre Dieu est pareil.

Non, dans ce que j’essaie de t’expliquer, le mal reste le mal : il est en soi quelque chose d’injuste, d’inacceptable. Face à lui, chrétien ou non, on a totalement le droit d’être révolté, ou de pleurer. C’est justement parce qu’il était rempli de compassion pour nous, à cause de l’état dans lequel le mal nous avait mis, que Jésus est venu nous y rejoindre. Il n’a pas supprimé la souffrance, mais il l’a transformée en occasion d’aimer davantage. Ce n’est pas le mal qui a de la valeur, c’est l’amour, encore plus grand, qu’à travers lui, Dieu nous a témoigné. Il n’y a que ça qui puisse expliquer par exemple une Mère Teresa : comme le Christ et à sa suite, elle plonge au cœur des misères les plus abominables, et elle en devient capable d’un amour toujours plus grand. Et cet amour fructifie, puisqu’aujourd’hui, des milliers de personnes se consacrent comme elle à la victoire de l’amour au cœur des plus grandes misères.

6 Mais on reste dans le drame. C’est terriblement sérieux. Et la joie, la beauté, le plaisir, l’humour, on peut caser ça, dans votre foi hypercoincée ?

D’abord, c’est toi qui as commencé cette discussion sérieuse, et je ne te le reproche pas : on ne peut pas passer sa vie à faire comme si on était dans les divertissements à la télé. Il y a aussi de grandes, de bonnes questions, et qu’on se les pose prouve qu’on n’est pas quelqu’un de superficiel. Et puis laisse-moi te poser une question : ce serait quoi, « la joie, la beauté, le plaisir », si, en fait, tout devait toujours se finir par la souffrance et la mort ? Juste une fuite momentanée pour oublier qu’en fait, tout est moche et tout crève… Ça te branche, toi, des plaisirs tristes, des danses désespérées ? Mais si, au bout du compte, c’est la vie et l’amour qui gagnent avec le Christ, alors on peut vraiment sauter de joie et rire sans arrière-pensée.

Pour aller plus loin :

Petit guide de la foi chrétienne, Denis Biju Duval, Éd. de l’Emmanuel, 1999
Dieu souffre-t-il ?, Pierre Descouvemont, Éd. de l’Emmanuel, 2008
Souffrance, silence, prière : chemins vers Dieu, G. Bann, Éd. de l’Emmanuel[/toggle]

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