“Essayer d’être un meilleur humain ”

by 123dev

Rencontre. Richard Bohringer est un survivant. Il goûte chaque seconde de son existence. Il a en effet vaincu un cancer il y a deux ans. Loin de lui l’idée de prendre sa retraite, il avance à un autre rythme et prépare un nouveau livre.

Propos recueillis par Emmanuel Querry.

Ma vie, je l’ai brûlée souvent. Elle m’a cramé. Mais la lumière reste allumée jour et nuit au fond du couloir. » Suite à l’épreuve de la maladie, Richard Bohringer est revenu sur son histoire dans un livre intitulé 15 rounds (Flammarion). Au rythme syncopé d’un combat de boxe, l’acteur y raconte ce qui l’a construit, bien comme mal. Né en 1942 d’un père allemand, il va vivre loin de ses parents qui le confient à sa grand-mère. Son parcours est jalonné de belles rencontres, d’une carrière d’auteur, de comédien, de chanteur et aussi d’errances nocturnes où drogue, alcool et violence l’ont plongé dans les ténèbres. Mais « la lumière reste allumée » comme il le dit et il s’est toujours relevé. À 76 ans, l’acteur des films Le Grand Chemin, Une époque formidable et Tango vogue aujourd’hui à une vitesse de croisière inhabituelle. Il nous accorde ici une conversation spirituelle très incarnée.

Richard, après cette longue épreuve de la maladie, comment vous sentez-vous ?

Différent. Je pense que c’est ainsi pour toute personne; quand on émerge, on est forcément un miraculé ou un survivant. C’est grâce à ma femme, mes enfants. Ils n’ont pas lâché, ils ont été magnifiques ! C’est forcément touchant, c’est éblouissant, ça remet les pendules à l’heure. La maladie est une épreuve personnelle mais grâce à eux j’avais le manteau, l’écharpe, les chaussettes, j’étais couvert pour l’hiver ! (Rire.)

En quoi votre vie est différente désormais ?

Ce que je veux, c’est avancer… C’est un peu bête ce que je dis (rire). Car avancer c’est inéluctable. Avançons doucement et justement prenons le temps de bien se rendre compte que la vie et les êtres chers restent là. J’essaie de me poser et d’exister.

Vous « poser », alors que vous avez toujours vécu à cent à l’heure ?

Alors cent à l’heure c’était la vitesse de croisière ! (Rire.) En fait, je n’ai qu’une chose en tête, c’est que la maladie ne recommence pas. Après, je n’ai pas fait de boulot ennuyeux, difficile, physique, donc cette immobilité me fait suer parce qu’elle me fait penser et regretter. Quand on bouge, on ne regrette pas. On construit le moment. Il y a des difficultés mais on est quand même enthousiaste. Quand ce mouvement s’arrête, on commence à regarder le toit et la pluie qui tombe dessus, son passé, les moments lumineux et moins lumineux. Mais c’est le souvenir du bonheur qui fait mal. Ma vie personnelle me plaît infiniment mais j’ai besoin d’aller voir ce qu’il y a au bout de la rue.

Je crois savoir que vous avez une attirance particulière pour Jésus, pourquoi ?

Ce qui me plaît, c’est sa trajectoire et son regard sur la société des cyniques et des nantis. C’est évident qu’il n’a pas côtoyé que des saints. Il a côtoyé des voyous, des prostituées, des bandits, des errants, des marins… C’est en fréquentant ces gens-là qu’il a dénoncé les parvenus. Il y a des gens qui ont trouvé la sainteté à ses côtés, mais qui ne venaient pas de la sainteté. Au contact de cette Parole et de la vivacité et la force de cette Parole, ils ont été transformés. C’est vrai que c’est un héros de la société, c’est un héros tout court. Sa propre existence est la bienveillance totale. Mais en sachant plein de choses car Jésus n’est pas un éthéré. C’est un jeune homme de combat, c’est un rebelle ! Un communiste ! (Rire.) Je dis ça dans le sens le plus lumineux du terme. Ça veut dire un fraternel exemplaire. Évidemment il n’est pas de la Douma, mais c’est un grand philosophe de la possibilité humaine. C’est un très très bon compagnon.

Ce compagnon est-il réel ou est-ce qu’il fait partie de l’histoire et puis c’est tout ?

Non, non, non, ça ne fait pas partie de l’histoire et c’est tout. Il y a une réalité là-dedans. Parfois on s’absente de ce compagnonnage, on prend des libertés. Mais ponctuellement, quand même il est de retour.

Parmi les disciples du Christ, il y a saint François d’Assise. Vous avez lu ses textes et sa biographie lors d’une exposition à Marseille en 2016 intitulée « François d’Assise, l’homme intemporel ». Qu’est-ce qui vous touche chez lui ?

Quand j’ai fait cette lecture sur saint François d’Assise, je retrouvais des choses qui me plaisaient bien dans l’histoire de la foi. C’est une foi humaine. C’est quelqu’un qui me plaisait bien déjà mais j’ai découvert plein de choses par cette lecture et j’ai certainement encore beaucoup à apprendre. Il y a chez François d’Assise un comportement humain, une pitié humaine, une bienveillance, un dépassement. Au-delà des trucs de saints, c’est des trucs d’humains. Cela m’a profondément bouleversé. Alors bon, il trouve la félicité au bout du chemin…

Et ce chemin de sainteté vous inspire ?

Moi je ne peux pas dire que je fais le bien. Je peux dire que je m’améliore. S’améliorer c’est déjà pas mal, mais quand je vois le boulot qu’il y a encore, je me dis « merde » ! (Rire.) Non c’est énorme, c’est un boucan d’enfer ça ! C’est tellement difficile. Dans 15 rounds, vous dites : « J’écrirai avec ce que je crois, j’écrirai avec ma foi. »

Quelle est votre foi ?

C’est croiser l’humain dans ce qu’il y a de meilleur, c’est avoir cette chance-là. Tout ça a une fulgurance car ça ne tient pas longtemps le meilleur de l’humain. Mais on ne peut pas déambuler à travers le monde, avoir autant de jubilations, d’émotions et d’éblouissements sans qu’il y ait une forme de lumière.

Vous écrivez aussi : « Je faisais du cinéma comme un mystique. » Pour vous, que signifie « mystique » ?

C’est la main invisible. Je me souviens de tellement de choses, d’une foule de multitudes ignorantes de mon existence… Et pourtant je faisais partie de la leur. Le monde africain, le monde créole, le monde asiatique, on est porté par eux. Je suis porté, c’est sûr que je suis porté. Je suis attiré par les humains, par leurs existences, par leurs échecs, leurs flamboyances, leurs misères. Oui, je suis attiré.

Si vous aviez une chose à transmettre…

Il y a un peu de vanité humaine dans la volonté de transmettre. Si, essayer d’être meilleur humain. C’est tellement compliqué. La vie et l’humain sont compliqués. L’homme est à la fois bon et mauvais.
Essayer d’éviter le mauvais.

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